Brexit, Trump, que se passe-t-il?

Olivier Delacrétaz
Editorial
La Nation n° 2058 25 novembre 2016

La campagne du Brexit et l’élection du président américain, comme les votes suisses sur l’EEE et sur l’immigration de masse, ont inspiré aux futurs vaincus les mêmes «éléments de langage», les mêmes prophéties apocalyptiques, les mêmes sondages erronés, les mêmes certitudes contrariées et, après coup, les mêmes refus du résultat, les mêmes regrets de n’avoir pas assez «bien expliqué», le même acharnement contre les vainqueurs.

Du côté de ceux-ci, c’est la même satisfaction inquiète de celui qui abandonne une situation déplaisante, mais à laquelle il était habitué, pour prendre des responsabilités dans une aventure pleine de dangers inconnus.

C’est aussi l’explosion de joie des souverainistes de tous les pays, leur certitude que nous changeons de civilisation, que la mondialisation va se replier sur elle-même et que le temps des nations est revenu.

Selon l’interprétation la plus courante, c’est le peuple qui se révolte contre ses «élites», les médias qui leur sont liés, les experts et statisticiens de la cour, les politologues à la botte… et les sondeurs à la dérive. Ce milieu a confisqué le pouvoir durant trop longtemps et, aujourd’hui, le balancier repart dans l’autre sens.

Il y a beaucoup de vrai dans cette analyse, chacun peut le constater, et il faut avoir le culot en béton armé de M.

Christian Levrat pour prétendre que «les élites sont une invention de l’extrême- droite».1

Le terme d’élite prête à confusion, étant à l’origine plutôt positif. En fait, aujourd’hui, on ne l’utilise plus qu’ironiquement. Nous préférerions le terme d’«oligarchie» qui désigne très exactement le gouvernement de plusieurs exercé dans leur seul intérêt.

Quoi qu’il en soit, la remise en question des élites ne signifie pas encore que le mouvement va s’inverser. Car la mondialisation, avant d’être une stratégie de conquête du marché mondial, est d’abord un fantastique processus de décomposition politique et sociale, débouchant sur un désordre généralisé. Ce processus échappe à tout le monde, même à ceux qui, par hypothèse complotiste, l’auraient consciemment déclenché.

De plus, les élites n’accepteront jamais de modifier la moindre de leurs positions. Inébranlables, accrochées à leur idéologie autant qu’à leurs intérêts, elles continueront de peser de tout leur poids, considérable, en attendant le retour du balancier. En Suisse, elles veulent plus que tout empêcher les interférences, toujours humiliantes pour leur égo, de la démocratie directe et du contrôle populaire. Il est significatif que des parlementaires fédéraux aient osé défendre publiquement, il y a quelques semaines, leur droit d’interpréter souverainement les votes du souverain.

Le peuple, c’est sa force, n’a pas besoin d’être élu pour être le peuple. Il échappe ainsi à la nécessité de plaire à tout prix, ce qui accroît le rôle du bon sens dans ses jugements et décisions. Il est aussi plus attentif à ses intérêts qu’au discours idéologique, ce qui fait qu’il perçoit mieux les avantages de ce qui existe est l'ampleur des incertitudes du lendemain. Préférant un tiens à deux tu l’auras, il se défie volontiers du progrès et cultive un conservatisme assez naturel.

En Suisse, l’habitude de la démocratie directe et une certaine sensibilité aux questions institutionnelles diminuent la part des passions et augmentent celle de la raison dans les réactions du peuple. Cela explique le caractère généralement judicieux des correctifs que celui-ci apporte à la politique officielle.

Pour autant, ce serait une erreur d’en déduire je ne sais quelle mystique du peuple, se l’imaginer porteur inspiré de la vérité politique et légitimé par le destin à se substituer aux autorités défaillantes. Car le peuple est lui aussi affecté par le mélange d’individualisme et de mondialisme qui inspire ses élites. Il n’est pas toujours aussi fédéraliste, antiétatiste, travailleur et solidaire qu’on se l’imagine. Il lui arrive souvent, à lui aussi, de se mettre à utiliser des termes anglais alors que l’équivalent français ferait parfaitement l’affaire, qu’il place les droits de l’homme plus haut que les lois nationales, qu’il se déplace à l’étranger pour acheter sa viande, ses vins et ses produits de lessive à moindre prix, qu’il liquide les autonomies familiales, communales et entrepreneuriales par indifférence, par commodité ou pour faire comme tout le monde.

De même que le corps a besoin d’une tête, le peuple a besoin d’une autorité politique, distincte de lui, qui exerce la vue d’ensemble et décide en fonction du bien commun. Car lui-même, en tant que tel, n’est pas apte à conduire une politique cohérente. Il ne peut que manifester sa colère contre les incohérences de ses autorités, quand elles le dupent trop manifestement ou qu’il se sent dépossédé de lui-même.

Son vote exprime une révolte obscure qui témoigne moins d’un réveil doctrinal que d’un sursaut de vitalité. Cette révolte s’exprime souvent dans un discours imprécis et brutal. Les élites devraient avoir la générosité d’aller voir ce qui s’y cache de profond et de juste plutôt que de s’arrêter à des maladresses et à des excès pour mieux s’en indigner et se repaître du sentiment de leur propre supériorité. Mais les élites ne sont pas généreuses.

Derrière l’opposition entre le peuple et les élites, et l’exacerbant, un autre combat se profile, qui oppose, d’un côté, un universalisme fondé sur l’existence d’une nature humaine commune à tous les habitants de la planète et, de l’autre côté, un particularisme qui plaide pour l’enracinement de l’individu et des communautés politiques dans la réalité concrète. Cette tendance-ci a aujourd’hui le vent en poupe.

Or, ces deux réalités sont aussi fondées et nécessaires l’une que l’autre. Leur séparation, ou plutôt leur opposition déchire les collectivités et les personnes. La position universaliste néglige ou combat tout ce qui spécifie la communauté politique, ses moeurs et ses traditions, son droit et ses institutions, les frontières et l’armée qui les protègent. A l’inverse, la position particulariste tend à réduire l’enracinement au biologique et à considérer le peuple, structuré en communautés autonomes, différenciées et hiérarchiques, comme une simple masse d’individus en mouvement.

L’une conteste dans leur principe les nations et leurs frontières, l’autre fait un absolu de ces réalités temporelles. Il n’y a rien de plus nécessaire pour les penseurs politiques et les gouvernements que de casser la logique mortelle du balancier en s’efforçant de déterminer, en toute occasion, où se trouve le point non seulement d’équilibre, mais de synthèse entre les deux.

Notes:

1 Pas de surprise: chaque fois que les socialistes ramassent des coups, ils courent se réfugier dans la matrice idéologique. Là, bien à l’abri de la réalité, ils peuvent se refaire une santé en relançant la lutte des classes, le «dépassement du capitalisme», la cogestion ou la semaine de 25 heures.

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26.03.2017 - 15:01