Grandes banques et petites visions

Des banquiers et des fiscalistes suisses critiquent avec véhémence le référendum contre FATCA, cet accord léonin que les Américains et le Conseil fédéral prétendent nous imposer. Tel directeur affirme que sans FATCA, sa banque est irrémédiablement perdue. Tel autre prophétise: «Quoi que nous fassions, il faudra bien que nous finissions par nous soumettre.» Un troisième calcule serré: «Autant profiter des quelques petites dérogations que les Américains ont concédées à notre diplomatie.» Le dernier énumère les emplois menacés par le référendum.

Tous chuchotent en privé que ce «traité» est une arnaque sans nom, un abus de pouvoir caractérisé pour ne pas dire un chantage. Mais en public, tous se déculottent cyniquement. Comme on le sait, le Conseil fédéral et les chambres ont fait de même.

Leur grande idée est de prouver notre bonne volonté et de montrer au monde entier que les Suisses sont honnêtes et gentils. Ce sera dur, concèdent-ils, on va souffrir, mais au moins, on pourra repartir d’un bon pied, assurés de l’estime de tous. Mme Widmer-Schlumpf a même affirmé que les Américains sauraient se montrer fair-play. Elle a dit fair-play!

Oui, comme c’est vraisemblable! Des gens, dont on reconnaît qu’ils sont des impérialistes impénitents, des brutes technocratiques et des maîtres-chanteurs, ne poursuivraient plus leur proie sous prétexte qu’elle est consentante! Ils arrêteraient spontanément leurs incursions financières parce qu’elles ne rencontrent plus d’obstacle! L’expérience politique de tous les temps et de partout montre qu’un tel espoir est insensé. Et la sagesse populaire rappelle que l’appétit vient en mangeant.

Nous ne nions pas la part que les établissements bancaires prennent à la prospérité commune, tout en rappelant quand même qu’ils n’en sont pas les acteurs principaux. Nous ne nions pas non plus les risques en cas d’un rejet de FATCA par le peuple suisse. Mais la perspective d’un échec du référendum est-elle réellement moins inquiétante?

Quoi qu’il en soit, la question principale est de savoir s’il est juste de sacrifier tout un pan de la souveraineté de la Suisse à une branche de son économie, si importante soit-elle. Il ne s’agit pas d’opposer la politique à l’économie, mais simplement de rappeler qu’il n’y a pas d’économie florissante, notamment bancaire, sans un droit stable et des institutions autonomes garantis par la souveraineté étatique.

On peut revenir d’une période de crise économique. La Suisse l’a fait plus d’une fois. Les blessures infligées à la souveraineté sont infiniment plus profondes et difficiles à réparer. FATCA, c’est une part de l’être collectif de la Confédération qui se volatilise. Voilà ce que les référendaires rappellent à des financiers trop craintifs et à des autorités trop frileuses.

(Olivier Delacrétaz, 24 heures, 3 décembre 2013)

Mardi 3 décembre 2013
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06.06.2020 - 00:16