Ces causes qui expliquent tout, sauf l’essentiel

Pour expliquer les maux de la société actuelle, on est facilement tenté de recourir à une explication unique, à une cause générale, de préférence impressionnante, dont nos malheurs ne seraient qu’un effet particulier. On remonte par exemple à la Renaissance, que certains nomment la «Rechute» et qui a brisé l’ordre médiéval, ou à la Révolution française et son impérialisme égalitaire, ou au communisme international qui a engendré l’Etat tout-puissant et les goulags qui l’accompagnent, ou à la deuxième guerre mondiale, qui a épuisé la vitalité des nations européennes, ou à l’invisible complot judéo-maçonnique, ou à l’influence perverse des Illuminati, ou à la mondialisation capitaliste orchestrée par la Trilatérale, le groupe Bilderberg et deux ou trois milliardaires cosmopolites, ou à la perte du sens du divin, ou à la dégradation de la famille, ou à l’appropriation privée des moyens de production…

Cette approche flatte notre vanité: quelle satisfaction que de pouvoir tout expliquer! Expliquer, c’est déjà maîtriser un peu. Et de quelle puissance de synthèse ne faisons-nous pas preuve en rattachant tous les dysfonctionnements passés, présents et futurs du monde à une cause unique, idéalement néfaste!

Certes, plusieurs de ces causes générales jouent un rôle dans notre manière de vivre. D’une façon ou d’une autre, elles influencent nos mœurs, cadrent nos perspectives, orientent nos décisions. Il importe de les identifier, d’en mesurer la force et la profondeur, de les intégrer à nos réflexions et à notre action.

Mais si on s’en tient là, on s’arrête à mi-chemin. Chercher à expliquer toute chose à partir d’une cause générale nous conduit logiquement à négliger le rôle de la liberté individuelle, de l’imagination et de la volonté des acteurs de l’histoire, penseurs, hommes d’Etat, responsables militaires: ils nous apparaissent comme des fétus de paille emportés par la causalité toute puissante qui les submerge.

Cette conception déterministe de l’histoire se renforce du fait qu’on ne peut modifier le passé. Dès lors, quand on se retourne sur les événements anciens, l’enchaînement de causes et d’effets qui les a engendrés semble inévitable et suscite en nous le sentiment qu’ils n’auraient pu se dérouler autrement. Ce sentiment de fatalité nous enferme dans un rôle de simples spectateurs: à quoi bon lutter, puisque tout est l’effet d’une cause qui nous échappe?

Il s’agit là d’une erreur de perspective qui nous fait oublier que le passé, à l’époque, c’était le présent, et que l’avenir était encore à faire. Et le présent nous offre à tout moment la possibilité de modifier, de freiner ou d’incliner, si peu que ce soit, la course aveugle des causes générales et d’y apporter un certain ordre, un certain sens.

(Olivier Delacrétaz, 24 heures, 29 novembre 2016)

Mardi 29 novembre 2016
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25.04.2017 - 06:40