Qu’est-ce qui jette les gilets jaunes dans la rue?

Qu’est-ce qui jette les gilets jaunes dans la rue? Ceux d’entre eux qui s’expriment dans les médias ne sont pas unanimes, c’est le moins qu’on puisse dire. Au fil de ces douze dernières semaines, après les conducteurs furieux de l’augmentation du diesel, on a vu défiler des ouvriers mis sur le pavé pour cause de délocalisation, des chômeurs dégoûtés de s’adresser sans succès à Pôle emploi, des petits entrepreneurs qu’une bureaucratie hypertrophiée entrave jusqu’à la faillite face à la concurrence étrangère, des retraités négligés par une action sociale lointaine et sans visage, des contribuables qui n’en peuvent plus du fisc, des personnes isolées qui retrouvent un peu de camaraderie sur les ronds-points, des habitants de quartiers où les mœurs traditionnelles sont remplacées par celles des vagues de migrants qui refusent de s’assimiler, des sans-le-sous révoltés par les salaires et avantages financiers que s’octroient les «élites» au pouvoir, par le mépris de celles-ci pour les «sans-dents» et par les affaires de corruption qui se succèdent dans la sphère étatique, des souverainistes qui ne supportent plus les saignées européenne et mondialiste, des royalistes partis pour la reconquête, des catholiques traditionnels qui voient s’effondrer ce qui restait de la chrétienté, des communistes nostalgiques du Grand Soir, des antifas qui veulent garder la main, des révolutionnaires professionnels, des casseurs venus des «banlieues», des taupes…

Pour l’explication, chacun choisit celle qui correspond à son idéologie. Quant à la réponse à leur donner, les socialistes et les Républicains sont largués, les syndicats aussi. Le Rassemblement national et la France insoumise ont tenté la récupération, sans succès. Le gouvernement a commencé par réprimer les désordres. Cette réaction, relativement efficace dans la protection des biens, a fourni aux gilets jaunes de nouveaux motifs de manifester: samedi dernier, leurs blessés défilaient en tête, avec plâtres et pansements. Avant Noël, le président Macron a augmenté le smic de 100 euros. Ça n’a rien changé, sauf pour l’Etat, qui y va de dix milliards. Enfin, il y a le «grand débat», inutile, chacun sachant qu’il ne fera pas dévier d’un pouce la politique générale du gouvernement.

Peut-être faudrait-il identifier les gilets jaunes, non pour ce qu’ils veulent, disent ou font, mais pour ce qu’ils sont, dans leur désordre même: l’expression chaotique d’une dislocation générale de la civilisation française. Celle-ci apparaît comme une tapisserie très ancienne, où l’on distingue encore de beaux et chatoyants motifs, mais qui, à force d’avoir été étirée, froissée et salie de toutes les manières, d’avoir été mal entretenue et surexploitée par ses responsables politiques, est aujourd’hui usée jusqu’à la trame.

(Olivier Delacrétaz, 24 heures, 5 février 2019)

Mardi 5 février 2019
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12.12.2019 - 12:14