Quand le parti socialiste se radicalise

Olivier Delacrétaz
Editorial
La Nation n° 2062 20 janvier 2017

Dans un article intitulé «Réalisme socialiste», publié le 19 décembre dernier par Domaine public1, Mme Yvette Jaggi traite de la mue identitaire du parti socialiste. Fondé sur la défense des classes populaires, ce parti est devenu celui des couches moyennes et supérieures de la société. Tout naturellement, le nouvel électorat désigne des candidats issus de ses rangs plutôt que du «peuple». Et c’est vrai sur les plans communal, cantonal et fédéral. Et c’est en vain que le conseiller d’Etat Pierre-Yves Maillard, licencié ès lettres lui-même, appelle à combattre cette prépondérance des «élites».

Cet ancien parti d’opposition est aujourd’hui majoritaire au gouvernement cantonal, dans la capitale et dans plusieurs grandes villes. Ses mots et formules, ses «valeurs», comme on dit, égalité, solidarité, progrès, ouverture, redistribution des richesses, multiculturalisme, citoyen du monde et autres, font partie du langage courant, celui qui décide ce qu’il faut penser quand on ne réfléchit pas. On retrouve même ces «éléments de langage» dans les publications des partis opposés. Au fond, cela ne doit pas surprendre, si l’on se rappelle qu’à des degrés divers, tous les partis émargent au même fond égalitaire. Cette similitude produit un effet de cliquet et explique que la droite, quand elle revient au pouvoir, ne remet jamais les lois socialistes en cause. Le voudrait-elle, d’ailleurs, qu’elle se heurterait à la résistance infinie de l’administration, qui partage la foi charbonnière des socialistes en l’omniscience providentielle de l’Etat.

Le parti socialiste a même réussi à récupérer la réaction écologique, alors que cette idéologie nostalgique et anti-technique se situe aux antipodes de son optimisme rationaliste.

Cette réussite totale, en termes d’occupation du pouvoir, a détourné le parti de sa vocation première. On ne peut être durablement au pouvoir et manifester dans la rue, parapher les lois et lever le poing, tenir la bride et ruer dans les brancards.

Le parti socialiste a pris, disons-le aussi, ses responsabilités gouvernementales et, en cas de nécessité, ses représentants se contraignent parfois à faire litière de l’idéologie au profit de l’intérêt général.

C’est aujourd’hui un parti bourgeois solidement installé, le parti des fonctionnaires, des professions libérales, des journalistes et des intellectuels. Beaucoup y adhèrent sans la moindre conviction doctrinale ni la moindre envie militante, simplement par conformisme ou carriérisme. Il est devenu le nouveau «grand vieux parti».

Même les coups de gueule occasionnels des jeunesses socialistes, sur la semaine de vingt-cinq heures, sur la participation, la cogestion dans l’entreprise, le «dépassement du capitalisme» et la suppression du mariage (sauf le mariage pour tous) apparaissent comme des slogans d’enfants gâtés et irresponsables, plutôt que comme le cri d’espoir des opprimés ou l’annonce prophétique de temps nouveaux.

Comme son prédécesseur radical, le parti socialiste tiendra tant qu’il aura suffisamment de places à distribuer et d’impôts à redistribuer… et tant que ses caciques arriveront à conserver l’unité, ou une apparence d’unité dans les troupes.

Quant à tous ces électeurs historiques qui rejoignent l’Union démocratique du centre, Mme Jaggi explique leur migration sociale et idéologique par un sentiment d’insécurité et de regret face à la disparition des traditions. Les slogans de l’UDC, dit-elle, répondent à ces sentiments sinon mieux du moins plus spectaculairement que le programme du parti socialiste. Autant dire que les transfuges sont des simplets, qui ne voient que leur intérêt à court terme et placent leurs passions avant la réflexion politique. On pourrait lui rétorquer que c’est déjà ce qu’ils faisaient avant.

Mme Jaggi juge que le parti socialiste doit continuer à se préoccuper de cette clientèle, même si celle-ci le lâche pour un parti qui ne se gêne pas de couper dans les aides sociales et les bourses d’études ni d’affaiblir l’Etat au bénéfice des nantis et des gros contribuables. Bon, encore faut-il que le courant passe!

Car les infirmières et les policiers, par exemple, en sous-effectif permanent de par la volonté d’économie du gouvernement, ne sont pas forcément bien disposés à l’égard du parti qui dirige ce même gouvernement. Et quand les ouvriers se voient soumis à la concurrence salariale de frontaliers au statut incertain, pourquoi se tourneraient-ils vers un parti socialiste qui prône aveuglément la libre circulation? L’insatisfaction sociale, fonds de commerce électoral du parti socialiste, se retourne aujourd’hui contre lui.

Mme Jaggi touche un point essentiel quand elle évoque la perte des traditions, mais il n’est pas sûr qu’elle saisisse toute la portée de sa remarque. Car du point de vue de la gauche, les traditions ne sont que les résidus encombrants d’une conception irrationnelle et caduque de la société. Le socialisme – le régime démocratique en général – minimise, voire refuse ce fait que l’individu et la société existent non seulement dans l’universel de la raison, mais aussi, et en toute chose, dans le particulier du temps et du lieu, plus précisément dans le temps long de l’histoire nationale et sur le territoire limité que protègent les frontières.

Les partis traditionnels ont fait trop longtemps trop bon marché de la nécessité vitale pour une communauté de se définir d’abord par ses propres besoins, sa propre souveraineté, ses propres institutions, sa propre histoire. Ils ont négligé ou ridiculisé le besoin social primordial d’un horizon fini et stable, d’un droit sûr et fiable, d’un ordre calme dans les rues, d’une reconnaissance et d’un respect de nos moeurs et, coiffant tout cela, d’une autorité politique vouée à défendre nos richesses matérielles et immatérielles contre les prédateurs de tout genre et de toute provenance.

Ces besoins réapparaissent aujourd’hui avec une puissance dévastatrice pour le désordre établi de la pensée unique et donnent, pour un temps, des ailes au parti qui a eu la lucidité de les identifier et le courage de les proclamer.

Notes:

1 www.domainepublic.ch/articles/30644  

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20.11.2017 - 17:58