Paroisses solides et réseaux vaporeux

Olivier Klunge La Nation n° 2074 7 juillet 2017

Le vocabulaire et l’idéologie que les autorités de l’Eglise évangélique réformée (EERV) utilisent actuellement1  opposent une Eglise traditionnelle à une Eglise de liens, la paroisse retirée sur sa montagne à de nouvelles formes d’offres tournées vers l’extérieur, une Eglise solide à une Eglise liquide.

Ce discours enferme les paroisses dans une attitude de fermeture et de «soins palliatifs» pour une couche de population en voie de disparition. Tout en se défendant de vouloir supprimer ou fusionner les paroisses, on justifie de leur ôter progressivement leurs moyens avant de constater leur mort clinique.

Cette dichotomie sociologique ne correspond ni à l’histoire récente, ni à notre expérience. Les paroisses vaudoises ont toujours été actives vers l’extérieur, développant des activités plurielles destinées aux réseaux de la société ambiante. Pensons à la place du pasteur dans les fêtes d’abbaye et les manifestations villageoises, ou les visites dans les écoles. A Lausanne aussi, ce sont les paroisses qui ont œuvré à la création du Centre Social Protestant dans les années soixante.

A vrai dire, c’est souvent l’EERV elle-même qui s’est coupée de ses contemporains au tournant de 68: parfois par posture, avec des pasteurs refusant de «bénir des drapeaux» ou soucieux d’affirmer la radicalité de l’Evangile face aux petit-bourgeois instrumentalisant l’institution ecclésiale pour se racheter une conscience2; parfois par paresse, car le travail du dimanche des ministres est suffisamment pénible pour ne pas y ajouter des obligations le soir et le samedi.

Aujourd’hui, l’impression que donne le Conseil synodal est qu’il faut certes maintenir les structures paroissiales actuelles, mais en leur ôtant toute substance et toute vigueur, pour diriger les efforts, les investissements et les forces ministérielles, d’une part sur les services centraux (en particulier, les Ressources humaines et un office Recherche & développement), d’autre part sur des projets novateurs et des mandats particuliers3.

Pour être exact, le Rapport mentionne, sur le principe, que «l’économie mixte se réalise toujours au niveau local» (p. 3), mais dans ses propositions (pp. 4 et 5), il ne parle que des régions et des services centraux qui doivent être renforcés.

Si l’intention d’abandonner des postes de pasteurs en paroisse est limpide, il est difficile de savoir dans quoi les ministres de l’EERV seront désormais actifs. C’est la page blanche, le grand saut vers un inconnu où coulent le lait et le miel, exprimé en formules creuses: «Les ministres sont appelés à devenir des spécialistes du lien, c’est-à-dire des professionnels qui mettent en route, qui motivent et qui forment d’autres personnes à devenir, à leur tour, des acteurs responsables de la vie de l’Eglise et des témoins de l’Evangile.»

Nous ne contestons, dans l’ensemble, ni la réalité des changements sociétaux rapides que nous vivons, ni que ces changements appellent une réforme de l’EERV. Cependant, les solutions que le Conseil synodal propose d’administrer à l’Eglise vaudoise visent uniquement à modifier la forme et le type des activités et événements organisés par l’Eglise pour prendre au sérieux le caractère liquide de la société ambiante. Ces remèdes ne s’attaquent qu’aux symptômes et non à la racine du mal.

Or, la source de la crise que traverse notre Eglise est spirituelle4. Ce que nos contemporains attendent est de savoir quel est le message, la mission de l’EERV dans ce monde sans cadre de référence; d’entendre sur quelle foi, sur quelles convictions elle s’appuie dans cette société liquide. Ce n’est qu’en retrouvant les fondements d’une foi commune5, annoncée clairement, que l’Eglise sera audible auprès de nos contemporains et qu’elle pourra espérer une augmentation de ses vocations ministérielles, du nombre de ses bénévoles et de l’intensité de leur engagement.

Pour renforcer ses liens avec la société vaudoise, avant d’agiter de grandes idées conceptuelles et visionnaires qui devront être définies par des experts avant d’être mises en œuvre dans des réseaux vaporeux qui émergeront dans l’avenir, l’EERV doit faire fructifier les liens existants6. Les paroisses, les ministres et les laïcs engagés sont impliqués, ou ont l’occasion de l’être, dans un grand nombre de manifestations, groupes et associations de la société civile. L’Eglise doit encourager ces initiatives, soutenir ces démarches, coordonner ces efforts.

Dans mon village, les enseignantes de l’école primaire, soutenues par plusieurs mamans et villageois, organisent une saynète de Noël jouée par les enfants. Cette dernière est présentée dans l’église du village, lors d’une cérémonie où une place est faite tant aux cantiques qu’au message du pasteur. Inutile de dire que la salle est comble et la sympathie pour cette initiative forte; la Municipalité s’y associe en offrant vin chaud, gâteaux et friandises à la sortie.

Notre paroisse, desservant sept communes et autant de lieux de culte, ne nous semble manifester qu’un intérêt poli pour cette manifestation, et sans doute pour les trois ou quatre fêtes similaires dans les autres villages. Ne serait-il pas au contraire utile de proposer à ces bénévoles un soutien pour organiser un repas pour remercier les participants et leurs parents, un appui pour une autre manifestation à un autre moment de l’année? La paroisse ne pourrait-elle pas adapter ses activités destinées à ces enfants (Eveil à la foi et Culte de l’enfance) pour y intégrer plus fortement cette manifestation, en cherchant avec les bénévoles et parents concernés ce qui inciterait certains à participer non seulement à la saynète, mais à d’autres activités spirituelles? Evidemment, cela impliquerait d’avoir non pas un mais deux, trois, quatre, peut-être sept programmes d’activités partiellement différents; d’autres obstacles pratiques ne manqueraient pas.

Nous ne pouvons affirmer que ce projet-ci est réalisable, mais nous sommes persuadés que ce type de réflexions pourra déboucher, dans chaque paroisse, concrètement et rapidement, sur de nouvelles activités accueillant de nouvelles personnes.

C’est cette manière de penser et d’agir qui nous semble, ecclésiologiquement et pratiquement, la plus féconde, la plus solide, pour répondre aux défis de la société liquide.

Notes:

1 Cf. le Rapport non décisionnel concernant les dotations au Synode du 4 mars 2017 ou le dossier de Réformés No 6 de mai 2017.

2 Cf. P. Glardon/E. Fuchs, Turbulences, 2011, p. 9.

3 Rapport sur les dotations, p. 5.

4 Cf. P. Glardon/E. Fuchs, Turbulences, 2011, pp. 263 et 295; notre article «Une Eglise multitudiniste», La Nation n° 1906, 14 janvier 2011.

5 Actuellement, même les Principes constitutifs, pourtant minimaux, adoptés en 2005, ne semblent plus être reconnus comme tels.

6 Le Conseil synodal le fait d’ailleurs fort bien, à son niveau, avec le monde politique, cf. V. Hort, «Le 14 avril 2017», La Nation n° 2070, 12 mai 2017

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24.09.2017 - 15:53