Cher • ère • s lect • eur • rice • s,

Jean-Blaise Rochat La Nation n° 2083 10 novembre 2017

Le titre de cet article est un exemple de son sujet: l’écriture inclusive. De quoi s’agit-il? Selon ses promoteurs, «le point milieu permet d’affirmer sa fonction singulière d’un point de vue sémiotique et par là d’investir “ frontalement “ l’enjeu discursif et social de l’égalité femmes • hommes». Cet effarant jargon est tiré du Manuel d’écriture inclusive, édité selon les directives du Haut Conseil français à l’Egalité entre les femmes et les hommes. Encore une usine à gaz toxiques.

Le procédé est l’inquiétant avatar d’un mouvement commencé il y a quelques décennies. On a ainsi vu apparaître des auteures et autres écrivaines, néologismes discutables et discutés, pas toujours respectueux de l’étymologie, mais qui ne défigurent pas sensiblement l’harmonie de la langue (bien que sapeuse pompière puisse faire sourire). On s’interroge encore s’il faut dire «Madame la ministre» ou «Madame le ministre». Certains usages semblent définitivement établis, comme: «Celles et ceux», «Chères collaboratrices, chers collaborateurs». «Françaises, Français» avait déjà été moqué par Pierre Desproges: «Belges, Belges». Il est normal que la langue s’adapte aux habitudes de la société qui s’en sert.

Jusque-là, les débats sur les formules à adopter étaient relativement sains et courtois. Mais reprenons un exemple ci-dessus en écriture inclusive: «Cher • ère • s collaborat • eur • rice • s». La laideur de ces syllabes saccadées suffit à condamner le procédé. En défigurant ainsi la morphologie des mots, on attaque leur beauté et plus encore le génie de la langue. Nul besoin d’être poète ou esthète pour vomir spontanément de telles absurdités. Les complications qu’entraînerait cette pratique quant à la lecture, mais aussi aux accords, semblent condamner au néant l’application de ces pompeuses balivernes dans les écoles où il est déjà assez difficile d’obtenir spontanément l’accord du sujet et du verbe.

Malheureusement, le bon sens n’a pas nécessairement la victoire acquise: les précieux • ses ridicules responsables de ce saccage sont soutenu • e • s par de hautes instances et de puissants lobbys. Un adversaire de cette réforme, Raphaël Enthoven, l’a stigmatisée avec beaucoup d’esprit: «Ce pauvre “ e “ par exemple, qui se mêle au mot sans se mélanger, cette petite voyelle qui joue des coudes pour écarter les lettres d’un mot et s’y planter comme un drapeau sur la lune, c’est le contraire d’une victoire, on dirait Eve congelée dans la côte d’Adam.» Cette ironie n’a pas vraiment plu aux thuriféraires du langage épicène. Le salaud incriminé fut traité de «révisionniste vicieux» par les sectateurs du point milieu.

L’affaire a pris la tournure d’une véritable guerre linguistique et politique  à la parution, lors de la rentrée scolaire, d’un manuel d’histoire publié chez Hatier qui suit les recommandations du Haut Conseil à l’Egalité. On y trouve, par exemple, pour l’édification d’enfants de huit ans, que «grâce aux agricult • eur • rice • s, aux artisan • e • s et aux commerçant • e • s, la Gaule était un pays riche.» Pourra-t-on rire plus tard de ces fariboles, comme on se gausse aujourd’hui des manuels de l’époque coloniale qui apprenaient aux petits Africains que leurs ancêtres les Gaulois portaient moustache et cheveux blonds? Pas si sûr.

Le français n’est pas encore à l’agonie mais il est sérieusement fragilisé par le sabir technocratique, le débraillé de la pensée, l’invasion de l’anglais, les textos, la novlangue, l’appauvrissement du vocabulaire, l’oubli de la grammaire, le recul sur le plan international… et la lutte menée par l’égalitarisme idéologique contre la langue historique.

Le refus de la valeur générique du masculin comme forme neutre entraîne inévitablement des complications et des hideurs. Pourtant, quand on dit: «Il pleut», personne ne perçoit ce «il» comme un masculin. Si l’on pousse l’exigence égalitariste dans ses conséquences logiques, on devrait aussi adapter des mots comme «personne», «sentinelle», «élite» au masculin: «un person», «un sentinel», «un élit». L’expression «attention au chien» est terriblement discriminante: est-ce à dire que les chiennes ne mordent pas? La lecture du panneau rectifié ATTENTION AU • A LA CHIEN • NE laissera au bestiau le temps de nous dévorer le caleçon.

Et puisqu’on est dans le registre animal, proposons une version remaniée des Fables de La Fontaine pour une prochaine édition scolaire chez Hatier. On commencera par la plus connue:

Maître sse Cor beau neille sur un arbre perché e

Tenait en son bec un e fromage tomme

Maître sse Renard e par l’odeur alléché e

Lui tint à peu près ce langage :
Eh bon
nne jour née, Monsieur. MadamE du de la des Cor beau x neille s…

 

           couic

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22.07.2018 - 04:49