A la vitesse de l’escargot

Jean-François Cavin La Nation n° 2097 25 mai 2018

Une fois de plus, pour aller trouver les miens en Suisse allemande, il m’a fallu avancer à la vitesse de l’escargot, depuis Berne vers le nord, sur l’autoroute numéro 1. La première, l’axe principal, l’artère vitale: toujours encombrée. Je demande aux usagers coutumiers de ce tronçon quelle est la meilleure heure pour y progresser. La réponse est claire: il n’y en a pas. Il n’y a que des heures pires encore que d’autres. Il faut choisir entre le purgatoire et l’enfer.

Il est très surprenant que notre pays, un des plus riches du monde, ne sache pas investir pour que les gens puissent circuler normalement. Il veut séduire les touristes: il leur offre des embouteillages. Il veut attirer des entreprises de pointe: il leur propose la paralysie. On concèdera que notre pays est doté d’un relief parfois difficile. Mais pas vraiment sur le Plateau, entre Berne et Zurich!

Pour expliquer ce paradoxe, on peut avancer deux raisons complémentaires: l’incapacité des responsables et la volonté d’ennuyer l’automobiliste.

A la tête du Département fédéral des transports, pendant trop longtemps, l’élégant, le spirituel et le paresseux Moritz Leuenberger n’a rien fait pour développer les infrastructures; dire que ce département est aussi celui de l’énergie… On se contentait de terminer à petite allure le réseau conçu dans les années soixante du siècle passé, avec une adjonction ici et là (de préférence en région zuricoise, un conseiller fédéral ne doit pas oublier les siens). Par la suite, Doris Leuthard, au sourire éclatant et à la politique désastreuse presque en tous points, n’a pas fait beaucoup mieux pour les autoroutes.

Les services de ces magistrats – Offices fédéraux des transports et des routes – bruissants d’essaims d’ingénieurs, de gestionnaires, de planificateurs, n’ont pas eu la force d’imposer une autre politique. Ou pas l’aptitude: car voyez du côté des chemins de fer, pourtant si peu polluants et si correctement collectifs; personne pourtant n’a prévu l’engorgement de la ligne Lausanne-Genève, qu’on adapte maintenant en hâte avec quinze ans de retard.

Et les cantons, qui ne possèdent certes pas le pouvoir de décision finale, mais qui peuvent avoir leur mot à dire, ne sont pas forcément meilleurs. Chez nous en tout cas, les Verts Biéler et Marthaler n’ont pas été des moteurs de l’équipement routier, c’est le moins qu’on puisse dire. Il nous souvient d’une ancienne mouture du Plan directeur cantonal où l’autoroute de Genève, déjà saturée, ne faisait l’objet d’aucun projet d’amélioration!

Et l’idéologie n’arrange rien. C’est peut-être même elle qui est à la base de l’inertie des responsables. L’automobiliste est l’Ennemi public numéro un: il pollue, il vrombit, il ensanglante, il pousse au bétonnage. La priorité politique est donc de lui mener la vie dure, de renchérir son carburant, de le pénaliser par le droit barbare de Via sicura, et surtout bien sûr de l’empêcher de rouler en multipliant les embouteillages. Quand l’énervement est à son comble, on lui concède de mordre sur la piste d’arrêt, on finit par creuser un bout de tunnel supplémentaire; il a fallu toute l’ingéniosité et la ténacité d’un grand commis vaudois, homme d’exception, pour que le contournement de Lausanne soit habilement élargi à six voies. Mais l’axe Berne-Zurich, lui, reste à quatre voies jusque vers la vallée de la Limmat.

Les censeurs de l’automobile ont quelques belles formules à la bouche, comme le développement du transfert modal. Comprenez par là que nous devons prendre le train plutôt que le volant. C’est l’oeuf de Colomb, à cela près que l’oeuf ne tient pas debout. Car le trafic routier, en personnes/kilomètre, est un grand multiple du trafic ferroviaire. Faites-en passer ne serait-ce que 10% sur le rail, qui n’a pas la capacité de l’absorber sur les grandes lignes, et c’est le collapsus garanti du côté des CFF.

Une autre forme de déni est celle que cultivent les visionnaires: la voiture de demain, en pilotage automatique, prendra beaucoup moins de place sur le réseau; le flux régulier de la circulation, l’infaillibilité des caméras et des freins électroniques, le développement d’un système d’information et de guidage satellitaire permettront une régulation idéale de transport individuel et le rapprochement des véhicules; deux pistes entre le Grauholz et Härkingen suffiront très largement. Ne croyez pas un instant ces faux prophètes du paradis technologique: les jonctions, les surcharges, les travaux continueront à générer d’interminables attentes.

Face à cette attitude de blocage, il ne faut pas s’étonner que les grands distributeurs envisagent de relier par un très long tunnel la zone des entrepôts centraux de la vallée de l’Aar soleuroise à la métropole zuricoise. Les conteneurs de marchandises, sur une sorte de tapis roulant, progresseraient dans ce souterrain à vitesse modérée mais constante, bien plus rapidement que les camions de livraison pris dans les encombrements routiers actuels et, pire encore, futurs. On croit comprendre que les promoteurs de cette réalisation veulent la financer eux-mêmes, sans argent public. Ils ont bien raison. Placer ce projet sous direction fédérale, ce serait le condamner à avancer à la vitesse de l’escargot.

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16.08.2018 - 16:34