Un trait si vivant

Olivier Delacrétaz
Editorial
La Nation n° 2110 23 novembre 2018

André Paul, qui vient de nous quitter, continue de vivre dans les innombrables dessins qu’il a réalisés au cours de sa longue carrière. J’ai devant moi un ouvrage oblong intitulé A la tribune de l’humour. C’est un recueil, édité en 1965, de dessins en noir et blanc parus dans la Tribune de Lausanne. J’ai aussi le riche catalogue en couleurs de la grande exposition au Château de Saint-Maurice, «70 ans de dessin», montée en 20091. Sur le tout, il y a une liasse de dessins originaux réalisés par André Paul pour les Cahiers de la Renaissance vaudoise. Le papier est blanc et dur, le noir de l’encre de chine est net, saturé et brillant. En comparaison, les reproductions sont toujours un peu ternes. Examinons-les d’un peu près.

Le trait est vivant, jaillissant, virevoltant, incroyablement léger et divers, tantôt ténu comme une esquisse, tantôt épais, pour souligner un geste ou une caractéristique, parfois hâtif, comme si l’artiste devait se débarrasser d’une partie inintéressante de son dessin. Les plis des habits, en particulier, sont la plupart du temps de vigoureux fouillis, de même que les mains et les doigts. Le trait se calme et se précise dans les visages, mais pas moins libre, pas moins spontané. A distance de vue normale, ces différences se fondent dans la mise en place de l’ensemble.

Sur ces originaux, je cherche en vain quelques lignes préparatoires au crayon. Lors d’un entretien radiophonique, il déclara partir toujours, et à fond, sur sa première idée: pas trop de temps donc pour les travaux d’approche! La plume griffait et crissait, des gouttelettes jaillissaient du bec torturé, accompagnant le trait, accentuant encore la vie et l’élan du dessin.

Du Dalaï Lama à Charles de Gaulle, de l’abbé Pierre à Franz Weber, de Platini à Valéry Giscard d’Estaing, la ressemblance est toujours hallucinante. André Paul saisit non seulement la structure extérieure du visage et les proportions du corps pour en restituer l’essentiel, mais aussi la psychologie du sujet. Sa maîtrise est encore plus effarante quand il réalise la caricature de Leonid Brejnev à partir d’une pelote de barbelés ou quand, à partir de pieds ou de chaussures, il obtient les visages d’Eddy Merckx, de Richard Nixon, de Henry Kissinger ou de Francisco Franco (une botte!), petits chefs-d’œuvre d’habileté technique.

Un des originaux est rehaussé de gouache, révélant un coloriste subtil et habile aux demi-teintes. Il a servi de base à l’affiche des opposants à la fusion Vaud-Genève. On y voit le beffroi de la Cathédrale de Lausanne et son guet, bousculés et trempés par les flots du jet d’eau de Genève.

Dans son article très fouillé, «André Paul ou le dessin comme élixir de longue vie»2, Jean-Philippe Chenaux énumère les Cahiers de la Renaissance vaudoise qu’il a illustrés. Mentionnons en particulier EEE, la nébuleuse, notre Cahier sur et contre l’Espace économique européen: les étoiles du drapeau européen forment une trouble nébuleuse sous l’œil interrogatif du traditionnel Vaudois à chapeau plat; mère Helvetia refuse les avances d’un bureaucrate européen; l’inutilisable «droit de veto», accordé à la Suisse par le traité, devient une hache qui écrase le non moins traditionnel Suisse à capet d’armailli. Si nous mentionnons cette collaboration, c’est qu’André Paul était, contrairement à nous, favorable à l’EEE. Mais cela l’amusait de dessiner à contre-courant de son propre sentiment.

Cette capacité de prendre de la distance était innée. Libéral dans le sens respectueux d’autrui, mesuré, généreux et bien éduqué, André Paul n’était au service d’aucune cause, si ce n’est celle de son art. Dégagé de toute attache partisane, il a promené en tout sens un œil acéré sur son siècle, il en a représenté avec esprit les travers grands et petits, les bizarreries et les contradictions.

Son parler distingué, presque pointu, lui permettait d’exprimer, la bouche arrondie, une ironie légère à propos de toute chose, y compris son propre discours.

Entre 6 et 11 ans, comme tous mes petits camarades, je recevais L’Ecolier romand. J’y suivais, avec une impatience angoissée, les aventures de Nick et Fatty, bande dessinée conçue et réalisée par André Paul. A l’entendre, l’élaboration du scénario ne précédait souvent son exécution que de quelques minutes. Il arrivait que l’histoire s’égare dans un chemin sans issue. Je vois encore Nick, perdu dans la jungle, menacé par toutes sortes de créatures aquatiques et terrestres, et qui ne trouva son salut que sous la forme d’une plume à dessin que l’auteur, acculé par une narration abracadabrante, lui tendait complaisamment, en dernier recours, dans le haut de la dernière case.

Jean-Philippe Chenaux note qu’aucune monographie n’a jamais été consacrée à André Paul. C’est le moins qu’on puisse dire! La caricature, art et manifeste, le somptueux ouvrage de 278 pages publié en 1974 chez Skira, ne mentionne pas seulement André Paul; même triste tache aveugle dans L’œil qui rit, de Michel Melot, 204 pages, publié une année après par l’Office du livre; même ignorance artistique et historique dans L’art et l’histoire de la Caricature, de Laurent Baridon et Martial Guédron, 320 pages, publié en 2006 aux Editions Citadelles et Mazenod. Le Dico Solo (910 pages!), sorti de presse en 2004 chez AEDIS, ne mentionne pas davantage André Paul parmi les «plus de 5000 dessinateurs de presse» qu’il se vante de répertorier. On y trouve bien un Paul André, dit Pol André, mais cela ne fait pas notre affaire. Désinvolture, ignorance, aveuglement, on ne sait pas trop quel substantif utiliser.

C’est vrai qu’André Paul était modeste et discret, c’est vrai que la notion même de plan de carrière lui était profondément étrangère, vrai encore qu’une fois réalisé, son dessin était derrière lui et qu’il ne s’en préoccupait plus. Mais tout de même. D’autres, et pas des moindres, l’ont connu et reconnu depuis longtemps. Il a dessiné sans relâche durant septante ans et plus dans La Tribune de Lausanne, dans La Suisse, dans la Weltwoche, dans Trente Jours et dans combien d’autres journaux. Le Canard lui a fait des offres, le New York Times aussi. Il était révéré pour son talent et pour ce qu’il en faisait. Dans Vigousse3, Barrigue évoque un «géant». Selon 24 heures4, Mix et Remix le voyait comme un «génie» et Burki comme «un dieu». Cette unanimité ne fait que souligner le caractère surréaliste de la situation.

Les personnes qui l’admirent, en particulier celles qui ont exprimé leur reconnaissance et leur admiration ces derniers jours, doivent se sentir le devoir de réaliser un recueil exhaustif, disons aussi exhaustif que possible, énorme donc, peut-être en plusieurs volumes, de cette œuvre qui fait partie de notre patrimoine commun.

Notes:

1  «Un talent acharné et modeste: André Paul», Cédric Cossy, La Nation n° 1870 du 28 octobre 2009.

2  La Nation n° 2085 du 8 décembre 2017.

3  Vigousse n° 384 du 16 novembre dernier.

4  24 heures du 13 novembre dernier.

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10.12.2018 - 20:27