Une révolution sans chef

Olivier Delacrétaz
Editorial
La Nation n° 2112 21 décembre 2018

M. David L’Epée est un penseur politique neuchâtelois, un essayiste à la plume aisée et mordante. Anticapitaliste, anarchiste, conservateur, il se situe dans la ligne du philosophe Jean-Claude Michéa, dont La Nation a déjà parlé, et de George Orwell. Nous l’avons reçu plus d’une fois comme conférencier à nos Entretiens du mercredi. Il est aujourd’hui fiché par la police française pour avoir appelé le peuple à la révolution dans une vidéo1 intitulée Le gouvernement doit tomber avant Noël. Cette vidéo a rencontré un beau succès sur le net. On y voit M. L’Epée, en médaillon, sur un fond d’affrontements violents entre les gilets jaunes et les forces de police. Sur un ton grave et tendu, il dit son enthousiasme de voir ce mouvement tout emporter sur son passage, des ouvriers aux entrepreneurs, des classes moyennes aux paysans, des médecins aux infirmières, des campagnes aux banlieues, des gentils protestataires aux méchants casseurs, et bientôt, qui sait, à ces autres victimes du système que sont les agents de la force publique.

Il attribue une grande importance au caractère spontané de ce soulèvement populaire. Fallait-il en effet des motifs puissants et profonds pour unir et soulever en même temps, et malgré l’absence de leader, tant de personnes qui ne se connaissaient pas et ne partageaient ni les mêmes idées, ni les mêmes revendications? Cette spontanéité suggère à M. L’Epée que les gilets jaunes sont porteurs d’un mouvement général qui les dépasse, préfigurant une situation de démocratie idéale où le peuple, debout comme un seul homme, assume pleinement, sans être parasité par des «représentants», son statut de fondateur de l’ordre politique.

Disons-le tout de suite, nous ne croyons pas à ce peuple mystique, creuset de toutes les vertus et matrice de la vérité politique. Nous voyons le peuple comme une réalité sociale essentielle, certes, diverse et structurée, existant à travers une histoire nationale, constitué de communautés de toutes sortes, familiales, sociales, professionnelles, religieuses. Mais ces structures complexes, c’est l’autorité politique qui les donne au peuple, par son action permanente en vue du bien commun. Sans une vision et une direction d’ensemble, le peuple se défait et se transforme en une simple masse dépareillée d’individus, l’attention de chacun d’eux se réduisant à ses intérêts immédiats.

La révolution a ses exigences propres. Elle surfe sur les passions et les passions ne se perpétuent que sur le mode de la croissance, si possible exponentielle. Il faut que chaque manifestation soit plus ample et violente que la précédente. Plus rapprochée aussi, ce qu’empêche le caractère hebdomadaire programmé des gilets jaunes. Il faut rendre la situation irréversible, par la destruction de symboles haïs ou sacrés, – la prise de la Bastille, la destruction de la colonne Vendôme, l’assassinat du roi Louis XVI –, par l’occupation méthodique des lieux du pouvoir, par du sang versé et par des morts violentes. Il faut atteindre ce point de non-retour où la révolution se nourrit d’elle-même, où l’insurrection et la répression se suscitent l’une l’autre dans un ébranlement croissant de la société, jusqu’à l’explosion.

M. L’Epée semble penser que cette insurrection peut ouvrir la porte à un ordre juste et conforme aux aspirations fondamentales du peuple. On pourrait l’imaginer, à la limite, si elle était conduite par un chef charismatique incarnant le pays profond, mû par une vision politique à la fois entraînante et réaliste. Même dans ce cas, cependant, les excès de la révolution auraient détruit tant d’habitudes sociales, de liens de confiance et de freins moraux, que le rétablissement d’un ordre élémentaire exigerait des mesures de contrôle politique, social et médiatique incomparablement plus draconiennes que celles qu’on pouvait reprocher au régime abattu. Et nous ne parlons pas du gouffre financier et du bouleversement économique causé par l’événement.

C’est pour cela qu’une révolution est toujours une catastrophe. Quels que soient leurs bons motifs, ceux qui la déclenchent et la conduisent jusqu’au bout prennent du même coup la responsabilité morale de ses conséquences principales et collatérales.

Dans le cas d’une révolution sans chef, l’idée d’un ordre qui en naîtrait (ordo ab chao, la devise franc-maçonne) est tout simplement impensable. Le désordre ne peut engendrer qu’un désordre plus grand. Ou alors, il s’arrête de lui-même, sous le poids de la nature des choses (la nécessité de travailler pour gagner sa vie au quotidien, le besoin d’un ordre minimal, la lassitude des acteurs et leur désir de tranquillité, l’irritation, aussi, du citoyen sans gilet dont la vie est perturbée par les manifestations et la casse qui les accompagne).

Dans sa vidéo, M. L’Epée demande en particulier la proclamation d’un gouvernement provisoire, la convocation démocratique d’une assemblée constituante, le regroupement et l’examen de cahiers de doléances, l’introduction d’un «référendum d’initiative populaire», la rédaction et l’adoption d’une nouvelle constitution, la nationalisation de la banque de France et la sortie de l’Union européenne.

Quoi qu’on en pense sur le fond, ces propositions présentent toutes, sauf les deux dernières, le défaut rédhibitoire de se situer dans une perspective démocratique ordinaire, c’est-à-dire électorale, c’est-à-dire zizanique. Supposons que le gouvernement Macron tombe avant Noël ou un peu après, supposons encore qu’un gouvernement provisoire soit proclamé (par qui?), qu’une assemblée constituante soit démocratiquement convoquée (avec quels moyens?) et produise une nouvelle constitution (qu’y mettrait-on?).

Cela suffira-t-il à remettre en cause l’individualisme égalitaire et progressiste qui imprègne les esprits, aplatit les hiérarchies et dissout les communautés, les ambitions partisanes qui dévoient la politique en un affrontement stérile de factions artificiellement opposées, la centralisation qui nie les différences et vide la périphérie au profit du centre, l’étatisme, anonyme, improductif et coûteux, mais si durablement ancré dans la psychologie du peuple et du pouvoir français?

Ce sont ces tares qui ont, au fil des décennies, dégradé un grand pays et jeté les gilets jaunes dans la rue. Elles sont constitutives du régime. Peut-on attendre d’une assemblée constituante qu’elle conteste le régime qui l’a désignée?

Faute d’un chef, la révolte des gilets jaunes est en voie de classement. Mais les motifs qui l’ont suscitée subsistent et grandiront ces prochains temps. L’ancien associé de la banque d’affaires Rothschild ne l’a pas compris et, au fond, s’en moque. Le léger coup de frein qu’il a accepté de donner pour sauver son job, augmentant au passage la dette publique de quelques milliards, ne modifiera pas la marche qu’il impose à la France en direction de sa dissolution dans l’économie mondialisée.

Il est logique de penser que la France redescendra dans la rue.

Notes:

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21.05.2019 - 02:57