«Destins d’ici»: le regard de Bertil Galland sur la Suisse du XXe siècle

Jean-Philippe Chenaux La Nation n° 2112 21 décembre 2018

Et de huit! Bertil Galland vient de publier chez Slatkine Destins d’ici, huitième et dernier volume d’une saga qui fera date dans l’histoire de l’édition et du journalisme en Suisse romande. Dans Une aventure appelée littérature romande, le subtil Bertil nous livrait des réflexions et des confidences sur Chappaz, Chessex et d’autres qu’il avait eu l’audace de publier à une époque où ces noms étaient encore presque inconnus du grand public. Il y eut aussi Les pôles magnétiques, ses mémoires de jeunesse, Les choses, les langues, les bêtes, «petite encyclopédie intime» saluée par l’Académicien François Cheng comme «un livre de vie» et «de célébration des dons d’ici», L’Europe des surprises, ouvrage dont nous avons recommandé la lecture pour bien saisir les mécanismes et les principales étapes de la fin d’un monde, celui du bloc de l’Est.

Cette pétillante et jubilatoire série d’Ecrits s’achève en beauté sur un tableau de la Suisse de la seconde moitié du XXe siècle, riche en péripéties politico-médiatiques et serti de portraits de personnalités hors du commun, notamment ceux de l’austère et populaire Georges-André Chevallaz, du trop méconnu Jean-Pierre Pradervand, l’un des rares Suisses que de Gaulle honora par une invitation personnelle à dîner en famille, de Jean-Pascal Delamuraz et de Roger Givel.

Journaliste et grand reporter à la Feuille d’Avis de Lausanne (dès 1963), à L’Hebdo (1990), au Nouveau Quotidien (1991-1996), Bertil Galland a aussi chroniqué au Temps («D’un siècle à l’autre», 1996-1999), à 24 heures («Cartulaire», 1999-2002) et même à Coopération («L’arpenteur», dès 2002), avant de renouer ces dernières années avec La Nation. Ce qu’on sait moins, c’est qu’avant de s’initier au journalisme professionnel outre-Atlantique à la fin des années 50, il a fait ses débuts aux côtés de Jean-Marie Vodoz dans Cocorico, une feuille de chou vouée à la défense des épiciers vaudois, et dans Conquête, organe de la Fédération ouvrière vaudoise. Il a été pendant dix ans, de 1952 à 1957, puis de 1959 à 1963, le secrétaire permanent de ce syndicat issu en 1947 des Organisations ouvrières de la Fédération vaudoise des corporations qui venaient d’être dissoutes. Un an plus tard, la FOV était rattachée à l’Association suisse des syndicats évangéliques; elle se transformera ultérieurement en Fédération interprofessionnelle des salariés avant de fusionner avec UNIA, aboutissant ainsi dans le giron de ce qu’on considérait avec horreur, soixante ans plus tôt, comme les syndicats «rouges». Pourquoi ces précisions? Parce que Bertil Galland, dans la première partie de Destins d’ici, évoque avec bonheur cette première étape de sa vie professionnelle. Il participe alors à des négociations épuisantes, face à des employeurs fort réputés pour leurs vins, mais souvent réticents à délier les cordons de leur bourse. Aux échéances du contrat collectif de travail, toute augmentation de salaire revendiquée par le personnel de leurs caves – pour un train de vie qui restait d’une extrême modestie – «suscitait des refus indignés et des cris de souffrance, comme si chaque pièce de cent sous était chirurgicalement extraite de leurs tripes». A Lutry, Jean Ceppi, caviste chez Bujard et délégué syndical, lui confie un jour que l’hypothèse d’une grève, appuyée d’un simple soupir, suffisait – venant de ce syndicaliste connu pour sa conscience professionnelle – à faire céder les employeurs les plus endurcis… Impensable outre-Jura!

A la fin de l’ouvrage, on s’immerge dans les années 40 avec une interview du journaliste Jean-Rodolphe de Salis, souvent présenté comme l’alter ego de René Payot sur les ondes alémaniques. Le conseiller fédéral Marcel Pilet-Golaz, à qui de Salis devait son emploi à Radio-Beromünster, y apparaît sous un jour très favorable: «[…] Il était en tout cas plus intelligent que quelques autres – comprenez le général Guisan, mais il ne faut pas le dire car c’était un héros. Ce qui m’a frappé, c’est que les collègues de Pilet-Golaz, au Conseil fédéral, l’appréciaient». Ce jugement rappelle une théorie empirique du regretté Philibert Muret selon laquelle l’accueil de Guisan et de Pilet-Golaz répond toujours à un jeu de bascule: lorsqu’on dit du bien de l’un, on ne manque pas de critiquer l’autre, et vice-versa.

Entre ces deux «pôles magnétiques» se situent de belles pages consacrées aux médias, de la Radio romande de Benjamin Romieux à la Télévision de Claude Torracinta en passant par Pierre Béguin, ce grand patron de la Gazette de Lausanne «qui avait un tempérament d’une sensibilité de libellule», Frank Jotterand, l’animateur de la Gazette littéraire au tempérament d’artiste, Robert Moulin père et fils, «qui ne cessent de respirer en musique» et à qui l’on doit tant de chansons, sans oublier l’aventure du Nouveau Quotidien. Jacques Pilet, directeur de ce journal qui se proclamait à la fois «suisse et européen», a droit à un portrait des plus flatteur: «[Il] me fait penser au dompteur qui fait légèrement claquer l’extrémité de son fouet devant le museau de ses fauves. Il n’aimait pas voir les têtes de ses rédacteurs dodeliner. Il ne songeait jamais à punir mais, par crainte d’endurer son mépris, on se redressait. […] Ah, Pilet pouvait se tromper, se révéler injuste, exigeant, susceptible, mais quel talent chacun devait lui reconnaître, et quel chef!»

Plusieurs chapitres sont consacrés à la manière dont Bertil Galland et la rédaction du Nouveau Quotidien ont vécu le «non» de la Suisse à l’Espace économique européen un certain «dimanche noir» de 1992. Les relations entre Berne et Bruxelles relèvent du «sac de nœuds». Le 22 octobre 1991 à Luxembourg, la conférence de presse au cours de laquelle René Felber et Jean-Pascal Delamuraz déclarent que le vote de l’année suivante sera déclaré officiellement «la voie d’une adhésion» à l’Union européenne, constitue aux yeux de notre journaliste «l’une des communications officielles les plus calamiteuses de l’histoire politique de la Suisse». Il comprend tout de suite que ce «coup de théâtre de Luxembourg» présage un désastre pour tous les europhiles. Le désarroi règne dans le bunker du Nouveau Quotidien à la rue Montelly. Bertil Galland va «cuisiner» Delamuraz à Berne en mars 1992; au cours de l’entretien, il éclate: «Votre position, pardonnez-moi, me paraît intenable; vous n’allez pas éviter que la question de l’adhésion de la Suisse à l’Europe […] soit débattue au moment du vote sur l’EEE!»; imperturbable, le chef du Département de l’économie publique continue de marteler qu’un «non» à Bruxelles conduirait à des transferts d’emploi, au déclin. Adolf Ogi, l’UDC bernois qui fait pencher le Conseil fédéral vers l’Europe, doit aussi répondre à des questions sans complaisance. Mieux! Bertil Galland organise à Montelly un débat avec deux historiens, Georges-André Chevallaz et Jean-François Bergier. Chevallaz, fermement opposé à l’EEE et au mieux de sa forme, dit observer dans l’histoire de la Suisse «un esprit général de résistance à l’autorité, qu’elle vienne du dehors ou du dedans» et voit dans la démocratie directe «un comportement critique vis-à-vis du pouvoir». Pan! Le 6 décembre 1992, une majorité de Suisses vote contre l’EEE: «Le nez politique de Pilet reçut un coup de massue et saigna», commente sobrement Bertil Galland. Mais pourquoi le refus alémanique? Il se rend à Bâle, où son confrère Oskar Reck lui explique ce refus en trois mots: la peur de l’Allemagne! Delamuraz, à Glaris, avait objecté qu’«Hitler est mort». Et si la réalité était plus complexe?

Qu’on permette aussi au soussigné de s’interroger sur cette «majorité massive des Romands» qui a dit «oui» à l’EEE. Georges-André Chevallaz n’était pourtant pas seul à mettre en garde contre une adhésion. Il y avait à ses côtés des personnalités aussi estimables que la conseillère nationale Suzette Sandoz, les professeurs François Schaller et Pierre Goetschin1. Pierre Bolomey et Olivier Delacrétaz, redoutant la perte massive de compétences des cantons, ont aussi combattu «EEE la nébuleuse» dans un Cahier de la Renaissance vaudoise2. Mais voilà, on ne leur accorda que des miettes de colonnes ou de temps d’antenne alors que certains «petits ventilateurs» pro-européens ne savaient plus où donner des pales. Catherine Wahli, dans le Journal de Genève, a osé dire la vérité: «La presse et le monde politique ont pris fait et cause pour l’EEE et les opposants n’avaient pas un mot à dire. Ces derniers étaient tout de suite traités d’idiots ou de conservateurs réactionnaires»3. Honneur donc à Bertil Galland qui brisa cette omerta pour donner la parole au plus en vue des opposants. Il n’a cessé, tout au long de sa carrière, de s’intéresser à «la personne d’en face».

Aujourd’hui, lorsqu’une journaliste du Temps4 lui demande ce qui lui reste à découvrir, Bertil Galland répond: «La tombe!» A en juger par sa forme éblouissante, sa mémoire sans failles et son inlassable curiosité pour un monde qui ne cesse de le surprendre, il devrait plutôt penser à cette observation de notre ami commun l’abbé Gilbert Vincent: «Est vieux celui qui a dix ans de plus que nous!» Ce qui laisse toujours de la marge.

Notes:

1  G.-A. Chevallaz et al., La Suisse face à l’Europe, Groupe du 6 décembre [1992], 1993.

2  P. Bolomey, O. Delacrétaz, EEE la nébuleuse, illustr. d’André Paul, CRV, no 134, 1992.

3  C. Wahli, «Cessons de parler de clivage», Journal de Genève, 16 février 1993.

4  L. Koutchoumoff Arman, Rencontre littéraire avec Bertil Galland à la Fondation Michalski, 8 décembre 2018.

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18.03.2019 - 18:49