Réponse au Ronchon

Classe 11P2 de Bussigny / Jean-Blaise Rochat
On nous écrit
La Nation n° 2116 15 février 2019

Monsieur le Ronchon,

Suite à votre article1 concernant la manifestation sur le réchauffement climatique, nous aimerions vous faire part de notre opinion. Le réchauffement climatique est un problème majeur pour notre planète qui pourrait engendrer des conséquences catastrophiques pour notre avenir.

Tout d’abord, nous aimerions vous informer que la manifestation ne se composait pas « d’enfants », comme mentionné dans votre article, mais d’étudiants et d’adultes entre 15 et 25 ans. Il faut rappeler que selon l’article 12 de la CDE, les enfants âgés de 12 ans sont capables de « faire des choix qui leur sont propres ». En aucun cas, cette foule n’était manipulée, ni par les écologistes, ni par les professeurs. D’ailleurs, certains d’entre eux ont même été jusqu’à critiquer devant leur classe les idéaux de cette manifestation et à la qualifier d’ « idiote et d’inutile ». A cela s’ajoute que ce n’est pas parce que nous pensons différemment de la génération précédente que nous avons tort. Aucun des huit mille manifestants à Lausanne et dans bien d’autres villes n’a été forcé à manifester.

En second lieu, il faut savoir que la taxe environnementale n’aura pas comme effet d’appauvrir la population, mais vise à changer notre mode de vie. En effet, le but de ces taxes est de sensibiliser, de responsabiliser et de faire prendre conscience à la population des conséquences qu’a leur mode de vie sur la planète. Puisque beaucoup de gens font davantage attention à leur porte-monnaie qu’à l’écologie, il faut espérer qu’ainsi ils changeront petit à petit leurs habitudes les plus pollueuses.

Troisièmement, vos propos sur la « télévision d’Etat » ne tiennent pas, car l’interview de Greta Thunberg ne reflète pas la position politique de la RTS, ni même des journalistes. Le reporter a respecté sa déontologie en rapportant des faits de manière neutre et objective.

En dernier lieu, il est vrai que nous ne manifestons pas « contre l’huile de palme, le racisme ou les inégalités », mais si nous l’avions fait, vous nous auriez reproché de ne pas avoir manifesté contre le réchauffement climatique.

Il nous semble primordial de nous mobiliser de manière urgente en faveur du climat, car cette cause pourrait résoudre d’autres problèmes liés au réchauffement climatique, tels que l’huile de palme, la déforestation etc.

En fin de compte, ne voyez-vous pas l’urgence de la situation ? Aujourd’hui notre planète est dans un état critique : tous les jours notre Terre « subit l’équivalent de l’explosion de cinq cent mille bombes de type Hiroshima », selon Al gore, ancien vice-président des USA. Nous ne pouvons plus nous dérober derrière telle ou telle excuse, afin d’éviter des mesures prises en faveur du climat. Agir et au plus vite, tel est le credo non seulement de la jeunesse « benête », mais également celui des économistes et politiques du Forum de Davos de cette année. Tous s’accordent à dire qu’il faut « changer », et ce ne sont pas que de belles déclarations d’intention, puisque les directeurs d’entreprises vont prendre le tournant de l’économie verte. Ceci non seulement dans un souci écologique, mais parce que c’est aussi économiquement intéressant. Prendre le tournant écologique favorisera également des nouveaux emplois et des nouvelles économies.

Au final, pour en revenir à notre mouvement, n’est-ce pas le fond qui doit l’emporter sur la forme ? Nous sommes une génération qui, contrairement à la vôtre certainement, place le bien commun avant le souci de son propre confort. Nous avons la conviction qu’il est plus facile de préserver le futur que de réparer les erreurs du passé. Et qui sait si ces petits pas battant le pavé de la Riponne ne seront pas plus tard, un grand pas pour l’humanité…

Classe 11P2 de Bussigny

1  Cf. La Nation no 2114.

 

Quelques commentaires

Chers anciens élèves,

Avec l’accord du Ronchon concerné et votre estimée prof de français, j’ai décidé de répondre personnellement à votre courrier de lecteurs. Parce que c’est vous, parce que j’aime votre vivacité, parce que j’ai envie de ferrailler, parce que je suis le rédacteur responsable du texte incriminé. Un rédacteur en chef n’est pas systématiquement d’accord avec ce qui se publie sous son autorité, mais il est responsable, donc je réponds.

Ainsi on m’a rapporté que vous aviez été soulevés d’une indignation unanime contre la diatribe de mon ami Ronchon. Certes, le ton sarcastique et quelques tournures peu amènes («jeunes benêts») étaient propres à échauffer les esprits et je comprends que vous en ayez été heurtés. Pourtant, c’est votre unanimité qui justement m’alarme: il n’y a pas eu de débat en classe, puisque vous étiez tous d’accord. Or c’est dans la contradiction qu’on affine ses positions. La presse s’est vautrée dans un conformisme identique, exultant devant la belle jeunesse mobilisée pour une juste cause. Les seuls commentaires discordants étaient relégués au fond des courriers de lecteurs, à côté d’autres lecteurs qui bavaient les mêmes ronds de chapeaux que les éditorialistes. Belles leçons de politiquement correct.

Je comprends très bien le bonheur de participer à l’ivresse collective d’un grand projet — et à ce titre, sauver la planète est un enjeu de taille! Vos charmants étendards proclament qu’«il y a le feu au lac», qu’ «il n’y a pas de plan B pour la planète». Il m’est arrivé, à moi aussi, de prendre plaisir à me ranger avec des copains ou des collègues sous des formules bien troussées, à brailler des slogans simplistes, à se serrer les coudes contre les injustices et les malheurs du temps. Pourtant, je n’ai jamais pu me départir d’un léger sentiment de malaise à participer à ces manifestations collectives où tout le monde crie una voce. Bien que je sois libre de participer ou non, il y a en moi une fibre qui me dit que je suis manipulé, que je devrais sortir du troupeau; et je suis toujours gêné de hurler avec les autres des cris de guerre dont je ne suis pas l’auteur. J’ai horreur des foules, elles me font peur. Les militants des meetings politiques ou les supporters sportifs n’expriment jamais le meilleur de l’humanité. Dans les mouvements de masse, la cloison me semble tellement fragile entre la bonhomie de l’action citoyenne et l’hystérie collective.

Un de mes meilleurs amis, prof dans un collège de La Côte, a entrepris de fabriquer des ruches avec ses élèves et de gérer des essaims d’abeilles. Pendant que les gracieux hyménoptères bossent avec un zèle opiniâtre pour produire une première récolte de miel, la classe s’occupe d’un potager en permaculture. Les élèves apprennent ainsi à préférer leurs propres fruits et légumes à ceux importés des antipodes. «Il faut cultiver notre jardin», disait finement Candide. Je crois fermement que ce genre d’action est plus efficace que de brandir des pancartes au milieu du troupeau. Sauver la planète (pourquoi pas l’univers?) est un projet d’une démesure grotesque. Le fruit attendu de cette boursouflure idéologique est lamentable: des taxes, des impôts supplémentaires. Etatisme, dirigisme, contrôle, surveillance, contraintes, et à la fin, sans doute, la rééducation des récalcitrants. Car la dictature du Bien finit toujours mal. A cette mégalomanie bavarde et dangereuse, il faut préférer l’action concrète dans un rayon d’action raisonnable, sur lequel on a prise.

A deux endroits de votre texte, vous vous en prenez à la génération précédente, dont vous soulignez l’égoïsme et l’irresponsabilité. Vous êtes de plaisantes gens de vous croire figures de proue de l’écologie. Certes, quand j’étais adolescent (années 70 du siècle passé), on ne parlait pas encore de développement durable, de changement climatique ou d’empreinte carbone. Cependant à seize ans, je refusais de consommer des boissons dans des emballages perdus. Je me brossais les dents avec la cendre de la cheminée (jusqu’à ce que mon dentiste mît le holà à cette pratique corrosive pour l’émail). Pendant plusieurs années, je passais de longues vacances à vélo, dans les endroits les plus sauvages de la France profonde. Nous logions dans des bergeries abandonnées: nous cueillions des champignons dont nous faisions des omelettes avec les œufs de la ferme du coin. Au petit déjeuner, nous étalions notre confiture de prunes sauvages sur du pain rassis. Un savon de Marseille suffisait à l’hygiène corporelle et à la lessive. Nous récitions des poèmes en occitan à la lumière de la bougie et aidions le berger du coin à tondre ses moutons. Quand les matins commençaient à se charger de brumes mauves et les pâturages de givre, nous savions que c’était la fin du paradis et que nous allions devoir reprendre les cours à l’université. Si on nous avait dit que ce mode de vie contribuait à la sauvegarde de la planète, nous aurions pouffé de rire.

Je reste, chers élèves, votre dévoué,

J.-B. Rochat

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18.03.2019 - 18:36