La famille disloquée

Olivier Delacrétaz
Editorial
La Nation n° 2134 25 octobre 2019

La famille – mariage, génération, filiation, adoption – se voit soumise à des rafales ininterrompues de chambardements qui s’enchaînent, se croisent ou se heurtent en tous sens. Les institutions et les usages qui la soutenaient, les principes qui la fondaient, et qu’on croyait éternels, sont remis en cause à un rythme accéléré par la technique, la philosophie et les idéologies, parfois la religion. L’horizon se brouille, tout se défait et se confond.

La pilule anticonceptionnelle a desserré le lien étroit entre la sexualité et la procréation, autrement dit entre le mariage et la famille. La procréation médicalement assistée, l’amniocentèse, le diagnostic préimplantatoire, le décryptage du génome et tant d’autres nouveautés scientifiques, notamment chirurgicales, fournissent à l’humanité une apparente maîtrise du corps et de la sexualité.

La notion de chef de famille est devenue discriminatoire. D’abord ce chef, non élu, est toujours un homme. Ensuite, le caractère hiérarchique de la communauté contredit directement l’exigence d’égalité. D’ailleurs, chef ou pas chef, la famille est de soi discriminante, excluant ceux qui n’en sont pas, incarnant et enseignant aux nouvelles générations les rapports de pouvoir aliénants qui subordonnent la femme à l’homme et les enfants à leurs parents.

Le divorce apparaît comme un simple changement de statut: le conjoint devient un «ex», voilà tout (nous sommes partis en vacances avec nos ex…). L’avortement n’est plus un crime, ni même un malheur, juste un droit de l’homme et un symbole de la liberté des femmes.

Quant à la notion de nature humaine, c’est un moyen de domination sociale qui nie la complexité du réel et inspire mille généralisations abusives. En réalité, tout est culture, au point que, pour certains théoriciens féministes, même les différences biologiques entre les sexes sont des faits culturels, c’est-à-dire acquis et modifiables.

Et le progrès ne cesse pas de progresser. Ce qui était ouverture hier est normalité aujourd’hui et sera nostalgie demain. Ne considérer, par exemple, que les deux sexes masculin et féminin, fût-ce pour revendiquer leur égalité, c’est faire preuve d’une «binarité» primaire, c’est tenir pour rien les statuts intermédiaires d’hermaphrodite, de transsexuel ou de transgenre, qui sont tout aussi honorables. Proposer à ceux-ci une opération chirurgicale pour les «normaliser» en homme ou en femme est attentatoire à leur personnalité. Le genre est multiple et chaque version en est pleinement légitime.

Avec cette disjonction du genre et du sexe, le corps finit par perdre toute signification. Il n’est plus que le support neutre d’une volonté libre de toute détermination. Dans son ouvrage La philosophie devenue folle1, Jean-François Braunstein en conclut, avec d’autres, que les théories du genre ne sont qu’une nouvelle forme du gnosticisme et de sa haine du corps.

Des discours fantasmatiques laissent entrevoir la suite, à l’exemple des couples à trois (trouples) et de la «polyparentalité», évoqués par un député à l’Assemblée nationale française. La GPA annonce une nouvelle forme d’esclavage féminin, avec des batteries de mères porteuses pondant à la demande. Quelques savants fous, au Japon, en Chine, en Californie, fabriquent des embryons en mêlant des gènes de porc, de rat ou de singe à des cellules humaines (transgénisme). A l’horizon, le transhumanisme recrée l’homme à l’image de ses délires, promettant de le rendre plus rapide, plus intelligent (?), pourvu de sens plus aigus, échappant au temps, à la maladie et à la mort.

Et le législateur suit. Il suit en traînant les pieds, mais il suit. Il est contraint de le faire, car il s’agit à chaque fois de mettre en œuvre le principe d’égalité. Comment pourrait-il ne pas se plier à un principe qui fonde son propre pouvoir? L’Église se plie aussi, pratiquant une sorte de compassion à bas seuil pour les souffrances (parfois réelles) de ceux qui se heurtent aux barrières des usages, des habitudes et des lois. Elle ne veut pas voir qu’en supprimant ces barrières, c’est toute la société qu’on affaiblit en profondeur.

Beaucoup cèdent simplement pour avoir la paix, une paix qu’ils n’auront jamais.

Et, à chaque recul, les autorités, tant politiques que religieuses, proclament virilement: jusque-là, mais pas plus loin. Le partenariat enregistré, oui, mais le mariage homosexuel, jamais; le mariage homosexuel, bon, mais pas l’adoption; l’adoption, d’accord, mais pas la «gestation pour autrui» (GPA); la GPA, pourquoi pas, mais jamais le diagnostic préimplantatoire; le diagnostic préimplantatoire, éventuellement, mais jamais l’avortement eugénique, etc.

On avance par cycles. Chaque nouveau droit ouvre sur un nouveau désir, qui se transforme en un nouveau besoin, lequel engendre un nouveau droit, et ainsi de suite. Il y a un lien de nécessité entre ces réalités objectivement distinctes. Il découle non de la logique, mais du caractère illimité du désir humain séparé de sa finalité. Ceux qui mettent en lumière cet enchaînement et imaginent les étapes suivantes sont accusés de faire des amalgames, de «peindre le diable sur la muraille», voire de «faire le jeu» de l’extrême-droite et de l’intégrisme religieux.

Illettrisme et novlangue neutralisent, simplifient, raidissent et réorientent la langue française. Certains mots sont frappés d’interdit, on nous impose des tournures épicènes, des formules mixtes et une orthographe «inclusive».

La famille est attaquée de mille manières, mais on peut en dire autant des autres institutions qui différencient et stabilisent les relations humaines. C’est en ce sens que l’extrême-gauche prône la «convergence des luttes», antisexiste, antiraciste, anticapitaliste, anticolonialiste, antihomophobe, antispéciste, etc. L’objet central de toutes ces luttes, le point de convergence, c’est l’individu, l’individu absolutisé et enfermé dans son absolu, privé de toute référence et de tout critère autres que lui-même, hébété de libertés illimitées.

Notes:

1  Grasset, 2018.

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12.11.2019 - 19:00