Le pédagogiste, son essence, son existence

Olivier Delacrétaz
Editorial
La Nation n° 1756 15 avril 2005
Le terme de «pédagogiste» a un sens particulier. Ce n’est pas simplement une façon dépréciative de désigner le pédagogue, comme on dit «rond-de-cuir», «bavard», «pissecopie», «flic», «potard» ou «morticole». Il y a entre le pédagogue et le pédagogiste la même différence qu’il y a entre le philosophe et l’idéologue, entre le passionné et le maniaque, entre le croyant et le sectaire. Le pédagogiste est l’«homme d’un seul livre», et, par malheur pour les élèves, ce livre est une méthode scolaire.

Les pédagogistes sévissent dans tous les domaines de la formation, y compris ceux de la santé, de la police et du social. Même le monde militaire n’en est pas exempt. Mais c’est dans le domaine scolaire, où les conséquences des erreurs n’apparaissent que tardivement, qu’ils donnent leur plus parfaite mesure. Notre Canton a eu la possibilité d’en observer durablement des spécimens à l’œuvre dans le domaine du français. Ce sont eux qui nous fourniront les traits principaux de ce bref croquis.

C’est un grand débat aujourd’hui de savoir ce qui doit être «au centre» de l’école: le maître? l’élève? le savoir? Pour le pédagogiste, nul doute en tout cas: c’est la méthode qui est au centre de ses préoccupations! Le pédagogiste s’intéresse aux mécanismes de la connaissance plus qu’à la chose connue ou au sujet connaissant. La matière n’est qu’une occasion de mettre la méthode en œuvre, et l’élève, un cobaye idéal mis à disposition par le Département.

La pensée du pédagogiste repose sur trois piliers. Le premier est l’idée que la pédagogie doit passer de son statut de pratique empirique à celui de science. Le pédagogiste se réfère toujours, non sans quelque vanité provinciale, aux «découvertes scientifiques les plus récentes» effectuées dans son domaine, même si ces prétendues découvertes sont caduques depuis longtemps (1).

Le second pilier, c’est le souci social: «Maîtrise du français» était censée mettre le français à la portée de tous et plus seulement d’une «élite». En réalité, cette popularisation a principalement consisté à mettre les formes d’expression les plus dégradées, les plus simplistes et les plus vulgaires au même rang que le français de l’académie. Egalitarisme oblige: à défaut d’élever les enfants, on abaissait les matières.

Le troisième pilier est proprement pédagogique. C’est l’idée que les méthodes d’enseignement doivent se calquer sur celles que le petit d’homme met inconsciemment en jeu durant les premières années de son existence. Le tout jeune enfant appréhende la réalité globalement et revient sans cesse sur les mêmes matières, approfondissant sa connaissance à chaque passage, tirant peu à peu les êtres et les choses du magma de départ, prenant conscience de sa propre existence, apprenant «sur le tas» à manger, à parler, à marcher. Le rôle de l’enseignant est, selon le pédagogiste, de placer l’élève dans une situation qui lui permette de conserver la même approche dans le cadre scolaire. Le principe n’est pas faux en soi, mais il convient à un système préceptoral où l’enseignant s’occupe à plein temps d’un seul enfant. La classe, même à effectif réduit, empêche cette relation personnalisée et ce libre jeu d’aller et retour entre le sujet et la réalité. Le pédagogiste prône un oxymore: le préceptorat de masse.

«On naît intelligent, on devient instruit»: le pédagogiste rejette cette idée reçue. Il pense au contraire qu’on ne naît pas intelligent, mais qu’on le devient. Il n’y a au départ pas d’enfants plus ou moins intelligents, il n’y a que des enfants plus ou moins rapides. Le pédagogiste part aussi du principe que l’enfant est naturellement disposé à apprendre, que son ennui et plus encore son échec ne peuvent s’expliquer que par l’insuffisance du personnel scolaire.

Transmises de bouche d’enseignant à oreille d’enseignant, capitalisant de nombreuses expériences professionnelles, les méthodes et les pédagogies traditionnelles varient en fonction de la branche enseignée, de la personnalité des enseignants et de l’esprit de l’époque. Nous avons appris le français avec le «Rossel et Gigon», les maths avec l’«Addor, Post, Schneider et Vaney», tous des enseignants. Nous avons servi de cobayes aux compléments fouillés que notre maître de latin, Roger Déglon dit «Soupape», apportait à la méthode Debeauvais. La génération suivante a utilisé des manuels conçus par des enseignants qui étaient mes contemporains. Le directeur actuel des Cahiers de la Renaissance vaudoise fut l’auteur, avec quatre collègues, d’un vocabulaire latin qui fut valable durant plus de vingt ans. Telle méthode est structurée par thèmes, telle autre par époques, une troisième établit le vocabulaire en fonction des auteurs, ou, grâce à l’informatique, en fonction de la fréquence des mots. La méthode Debeauvais insistait beaucoup sur la chose militaire. Telle autre accorde plus de place à la vie quotidienne. Ce système empirique permet une évolution correspondant en gros à celle de la société.

Pour le pédagogiste, au contraire, il n’y a qu’une méthode, d’autant plus parfaite qu’elle est plus abstraite. Le pédagogiste est un homme de laboratoire. Sa méthode est fondée non sur l’expérience, mais sur ses présupposés philosophiques. L’expérience, qu’elle soit celle des générations passées ou qu’elle résulte de la confrontation de la nouvelle méthode avec la réalité des enseignants, parents et enfants, n’est qu’un élément parasitaire. La démonstration que les élèves d’aujourd’hui arrivent désarmés face au monde du travail ne le trouble pas: sa méthode reste la seule bonne! Si elle ne fonctionne pas, c’est le réel qui a tort. Si «Maîtrise du Français» n’a tenu aucune de ses promesses, c’est dû aux parents qui n’ont pas fait l’effort d’apprendre la nouvelle nomenclature grammaticale, aux enseignants qui se sont montrés insuffisamment souples, aux politiciens qui n’ont pas mis assez de moyens à disposition.

Pour le pédagogiste, la méthode est au centre stricto sensu en ce qu’elle règle l’ensemble des relations pédagogiques entre l’enseignant et l’élève, entre l’enseignant et la matière, entre la matière et l’élève (2). Elle constitue un filtre inévitable, un check point obligatoire.

Au début, le pédagogiste promet toujours qu’il y aura une évaluation de sa méthode. Cela permet au politicien de se ranger du côté où ça penche tout en se donnant l’air de maîtriser la situation. Et le bon peuple est rassuré. Il croit que l’évaluation aura lieu sur la base des critères traditionnels. Or, ce n’est pas le cas. Quand on a démontré que «Maîtrise du français» n’a amélioré ni l’orthographe, ni la grammaire, ni l’expression orale, ni la réflexion, ni l’aptitude au travail, ni la faculté de suivre un apprentissage, ni celle de passer d’un métier à un autre, on n’a encore rien démontré aux yeux du pédagogiste. Ce sont des critères externes et, comme tels, dépourvus de pertinence.

Pour le pédagogiste, la méthode est une vision du monde. Y entrer, c’est entrer dans un monde indépassable et tautologique qui émet inlassablement la même opinion et qui la partage (3). De même, c’est dans l’esprit de la méthode qu’il faut développer et appliquer les critères d’évaluation de la méthode. Contrairement au principe général qui veut qu’une science ne puisse démontrer ses propres principes ni déterminer elle-même ses propres buts, la méthode du pédagogiste contient en elle-même la démonstration de sa propre excellence, quitte à conclure du même coup à l’absurdité du monde et à l’incompétence générale de l’humanité. Tout par la méthode, tout pour la méthode, rien au dehors de la méthode!

Il y a une symbiose entre le pédagogiste et le politicien. Le premier offre la caution de la science au second. Plus, il lui offre l’échappatoire irréfutable de «l’évolution de la science»: l’«évolution de la science» permet de justifier les erreurs qui découlent de l’application de la méthode et de prouver scienti- fiquement qu’on avait eu, à l’époque, raison d’avoir tort. En contrepartie, le politicien met les outils de la puissance publique à la disposition du pédagogiste. Et celui-ci ne se gêne pas pour en user et abuser. Car l’extrême respect dont sa méthode fait preuve à l’égard de l’élève, ou plus exactement à l’égard du monde supposé de l’élève hypothétique (cet être purement cérébral, idéalement abstrait, désigné comme «apprenant», «émetteur», «récepteur»), coexiste avec l’extrême brutalité à laquelle il recourt pour imposer sa méthode à tous.

Brutalité nécessaire: la méthode brise les liens d’aide et de contrôle parental qui rattachent l’enfant à sa famille et l’instruction scolaire à l’éducation familiale. Elle règle à ce point minutieusement les relations de l’enfant et de l’enseignant qu’elle prive ce dernier d’une bonne partie de son autonomie professionnelle et nie ses compétences méthodologiques traditionnelles: il n’est plus que l’animateur d’une méthode qui a tout pensé pour lui. Aucun des acteurs scolaires n’accepterait une telle révolution s’il n’y était forcé. Et le pédagogiste entend bien forcer son monde. Les enseignants qui ont à l’époque subi les cours de formatage conduits par les petits chefs montants (4) s’en rappellent le caractère dictatorial.

Aujourd’hui, le temps est mauvais pour les pédagogistes. Les dégâts causés par leurs méthodes sont si spectaculaires qu’après les patrons d’apprentissage, les maîtres de gymnase, les professeurs d’université, la presse, et à la suite de la création de l’association de parents d’élèves «ASPICS» et de l’association d’enseignants «AVEC», beaucoup de parents et un nombre croissant d’enseignants du secondaire inférieur demandent publiquement un changement de cap. Les politiciens les plus obtus se rendent compte qu’on a emprunté une voie sans issue. Ils cherchent des fusibles à faire sauter et les pédagogistes sont idéalement placés pour leur fournir ce dernier service. C’est un bon jour pour s’en débarrasser.


NOTES:

1) Voir à ce sujet, dans La Nation précédente, l’article de Mme Laurence Benoit «Quelles sont les pédagogies efficaces?»

2) On trouve le schéma de cette révolution copernicienne de la pédagogie en p. 63 du livre de Jean-Blaise Rochat «Les linguistes sont-ils un groupe permutable?», CRV, No CXV, Lausanne 1988.

3) Le discours de Mme Marinette Matthey face à ses contradicteurs est à la virgule près celui des initiateurs du nouveau français, il y a trente ans.

4) En 1996, lors d’un débat contradictoire organisé à Mézières au sujet d’EVM, et animé par M. Jean-Marc Richard, M. Serge Loutan a reconnu publiquement la brutalité des méthodes utilisées par le département et ses sicaires, dont il était, pour imposer «Maîtrise du Français» aux enseignants qui n’en voulaient pas.

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04.04.2020 - 11:08