D’un prospectus contre le spécisme

Olivier Delacrétaz
Editorial
La Nation n° 2080 29 septembre 2017

Une manifestation antispéciste avait lieu l’autre jour sur les escaliers de l’église Saint-Laurent. Dix militants (si ma mémoire est bonne) alignés sur la troisième marche tenaient chacun un classeur de dix feuillets portant les chiffres 0 à 9, qu’ils tournaient au rythme lancinant d’une grosse caisse. Le total (à dix chiffres) nous donnait en temps réel le nombre d’animaux qui mouraient de la main de l’homme. La manifestation a duré toute la journée.

L’antispécisme, extension aux animaux de l’antiracisme, refuse la hiérarchie entre les espèces. Pour les antispécistes, qui dénoncent le «suprématisme» de l’espèce humaine, le principe d’égalité n’est pas limité aux humains. Car ce n’est pas la raison, philosophique ou technique, qui définit l’être vivant digne d’intérêt. C’est sa capacité de souffrir. Et les animaux souffrent autant que les humains. Il faut passer de l’humanisme au sensibilisme.

De plus, ce qui sépare l’animal raisonnable des (autres) animaux n’est pas si net: outre la souffrance, ces derniers ressentent des émotions – amour, jalousie, détresse, joie, ennui –, ils ont des capacités techniques, ils sont capables de communiquer des informations complexes et d’inventer des réponses adaptées à des situations nouvelles.

L’antispéciste demande qu’on leur reconnaisse au moins les droits à la vie, à la liberté et à l’intégrité physique et psychique. Cela peut s’interpréter de façon plus ou moins étendue. Dans tous les cas, cela exclut la chasse et la pêche en tant qu’activités sportives ou récréatives, la corrida, l’expérimentation animale et la vivisection, toutes les formes de maltraitance envers les animaux et toutes les étapes de l’élevage industriel. Dans une interprétation plus stricte, c’est la fin des rodéos, des zoos et des numéros de cirque mettant en scène des animaux. Si l’on resserre encore, on en arrive à la suppression générale de l’exploitation animale, qu’il s’agisse de nourriture, y compris le lait et les œufs, de vêtements en peau ou d’objets de cuir. C’en est fini aussi de la prétention à posséder un animal, à l’enfermer dans une écurie, un parc, une cage ou une niche.

L’antispéciste ne se fonde pas nécessairement sur un amour particulier pour les animaux. C’est, estime-t-il, moins une question d’émotion que de justice. Il est juste de considérer les animaux non comme des choses mais comme des êtres pourvus de droits.

Nous pensions que l’antispécisme n’était qu’une forme radicale d’écologie. Ce n’est pas si simple. Le prospectus1 de douze pages distribué par les manifestants de Saint-Laurent exprime des réserves fondamentales à l’égard de la notion de nature. Le titre est sans équivoque: «Pour en finir avec l’idée de Nature – renouer avec l’éthique et la politique.»

Les antispécistes contestent d’abord cette espèce de religiosité diffuse que l’évocation de la nature inspire aujourd’hui à tout un chacun. Ils contestent aussi la morale courante qui identifie ce qui est bien et ce qui est naturel: «Pour notre part, nous ne voyons dans la nature (la réalité) ni harmonie, ni modèle à suivre, ni source de châtiments utiles ou mérités: on pourrait détailler ses méfaits envers les humains et les autres animaux.»

Ils rejettent l’idée du bon sauvage et de sa «sagesse originelle»: c’est, estiment-ils, un fantasme dissimulant les rapports de domination patriarcaux ou capitalistes qu’on trouve même chez le plus authentique des «peuples premiers».

Ils récusent le penchant nostalgique – pour ne pas dire «réactionnaire» – des mouvements écologiques. Ils n’éprouvent aucun blocage à l’égard du progrès technique, aucune crainte sacrée de la «ligne rouge». En matière de clonage humain, par exemple, ou de transhumanisme, ils ne se demandent pas si c’est métaphysiquement conforme à la nature des choses, mais très pragmatiquement si c’est utile et bon pour le plus grand nombre.

Ils n’acceptent pas davantage qu’on parle de «nature masculine», de «nature féminine», de «nature animale»,  ou de tout autre regroupement attribuant à l’individu des caractéristiques collectives contraignantes et dont les dominants tirent des justifications pour imposer à chacun son rôle et reproduire indéfiniment des rapports sociaux oppressifs.

Ces positions s’inspirent de la philosophie utilitariste développée par Jeremy Bentham (1748 -1832), qui plaida notamment pour les libertés individuelles, l’égalité des sexes, le droit au divorce, l’abolition de l’esclavage et les droits des animaux. C’est un autre philosophe utilitariste, l’Australien Peter Singer, né en 1946, auteur de La libération animale (1975), qui l’a fait connaître dans le monde entier.

La pensée des antispécistes est difficile à saisir dans son unité. Bornons-nous pour l’instant à signaler qu’elle omet un fait essentiel, qui concerne la place particulière de l’homme dans la nature. Car, contrairement à ce qu’elle affirme, celui-ci se distingue bel et bien radicalement des animaux, étant à la fois animal et doué de raison. De la sorte, il se trouve simultanément immergé dans la nature et posé en face d’elle. Il peut la voir dans son ensemble, juger des situations et prendre les bonnes décisions. Cela lui dessine un rôle spécifique et irremplaçable dans la mise en valeur de la nature.

Pas plus que les antispécistes, nous ne mettons de «N» majuscule à la nature. La nature est loin d’être parfaite. Elle nous est livrée à l’état brut. Et c’est précisément à l’homme qu’il revient de l’ordonner, d’en maîtriser, autant que faire se peut, les débordements, en un mot, de la civiliser, ne serait-ce que pour y vivre bien.

Cela n’a guère de sens de pourvoir les animaux de «droits» qu’ils sont incapables de revendiquer. En revanche, il est juste de rappeler à l’homme ses devoirs envers l’animal. On ne peut vraiment parler d’une «mise en valeur» de la nature que si chaque être vivant et même chaque chose inanimée est respecté et traité en fonction de sa nature propre.

Quand l’homme travaille dans cette perspective, en tenant notamment compte des conséquences de ses actions à long terme et à longue distance, la nature y trouve sa plénitude, et lui-même un accomplissement.

Quand il oublie sa propre part animale, qui devrait le rendre solidaire des animaux et de leurs souffrances, quand il travaille pour un résultat immédiat, sans conscience de ses limites ni souci des retombées secondaires, il trahit sa vocation et devient cent fois plus nuisible que le plus nuisible des prédateurs.

Pour cela, l’homme n’est jamais l’égal des animaux: il est soit beaucoup plus soit beaucoup moins.

Notes:

1  Editions PEA – Pour l’égalité animale.

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24.10.2017 - 08:00