Poésie vaudoise à travers les âges: Othon et Shemsi

Jean-Blaise Rochat
La page littéraire
La Nation n° 2096 11 mai 2018

Othon de Grandson (1340 / 1350 – 1397) fut un grand seigneur au service tour à tour d’Amédée VII (le Comte rouge) et du roi d’Angleterre. La devise de sa famille était: «A petite cloche grand son». Aujourd’hui il est surtout connu à cause de sa fin tragique: il est tué à Bourg-en-Bresse, à la suite d’un duel judiciaire frauduleux qui l’opposa à un sire de moindre calibre, Gérard d’Estavayer, de sinistre mémoire, désireux de s’emparer de quelques fiefs de son adversaire. Le jeune Gérard abattit sans gloire le vieillissant Othon dont la renommée ne fut cependant pas entamée: Christine de Pisan le décrit «courtois, gentil, preux, bel et gracieux».

Sa brillante réputation militaire ne le disputait qu’à la littéraire: il fut l’ami d’ Eustache Deschamps, d’Alain Chartier, de Chaucer qui le traduisit en anglais. Il est un des meilleurs représentants de la poésie d’amour courtois en son siècle. On le considère généralement comme le disciple de son aîné de quarante ans, Guillaume de Machaut, lui-même poète et compositeur très considérable, héritier des trouvères et troubadours des siècles précédents. Ce dernier a contribué à fixer certaines formes poétiques: ballade, lai, virelai. On lui doit aussi, en tant que musicien, la première messe entièrement polyphonique, la fameuse Messe de Notre-Dame.

Une récente parution vient opportunément nous rappeler quel admirable poète fut Othon de Grandson. Sous le titre réducteur de Poésies choisies, Alain  Corbellari livre rien moins que l’intégrale des deux plus vastes recueils du poète, sans doute les meilleurs: Le Livre Messire Ode et les Poèmes de la Saint-Valentin. Ce dernier ensemble de poésies avait introduit sur le continent la coutume anglaise de fêter les amoureux le 14 février. La tradition s’est ensuite effacée, pour réapparaître au cours du XIXe siècle. Voici le début de la Complainte amoureuse de Sainct Valentin Gransson:

Belle, tournés vers moy vos yeulx

Et congnoissiés mon vrai martire,

Car pour rien ne vous ose dire

Le mien désir, ençoiz veul mieulx,

En vous servant devenir vieulx.

Cette poésie courtoise a pour thème essentiel le désespoir amoureux, entretenu avec une volupté quasi masochiste: les poètes du XIVe siècle ont bien été les précurseurs du romantisme. Le Livre Messire Ode est une vaste composition de quelque 2500 vers. L’octosyllabe en rimes plates domine, mais Othon a intercalé des pièces variées, lais, ballades, complaintes, chansons en rondeau, une lettre en prose. Au mitan de l’œuvre, le cœur débat avec le corps:

Cueur, faictes vostre voulenté.

Maintenés vous en loyaulté.

Traveillez moy tant que vouldrés.

Foible suy et fort empirez,

Mais nonobstant j’endureray,

Trestout au mieulx que je pourray,

La chose qu’avez entreprise.

Jusqu’au XIIIe siècle, la plupart des textes en langue romane exigent une traduction pour être compris des lecteurs actuels. M. Corbellari a choisi de nous livrer le texte original avec un vocabulaire dans les marges. Outre que c’est une appréciable économie de papier, cette option oblige à se plonger dans le langage coloré de l’époque. On reste stupéfait de constater à quel point la langue française s’est modernisée en un siècle à peine et devient compréhensible. Le français d’Othon de Grandson est presque déjà la langue de la Renaissance.

*      *     *

Qui se souvient de Liliane Perrin, journaliste à la Radio romande? En 1994 elle écrit un roman largement autobiographique, Un Marié sans importance. La préface est signée Ismaïl Kadaré, l’écrivain albanais le plus célèbre du XXe siècle. Ce roman raconte la rencontre de l’auteur avec un immigré du Kosovo qu’elle épouse. A la fin de la fiction, l’époux meurt; mais la réalité inverse la tragédie, puisque Liliane Perrin succombe prématurément à un cancer quelques mois plus tard. Elle aura juste le temps de faire paraître un recueil de poèmes de son mari en édition bilingue, Mos qaj / Ne pleure pas.

Vingt ans plus tard, Shemsi Makolli offre au public son premier recueil écrit dans la langue empruntée, le français, avec une adaptation en albanais: L’Anatomie du rêve / Anatomia e ëndrrës. Son lyrisme distingué n’exprime pas de douces rêveries, mais plutôt des rêves chargés de nostalgie, de peines, de fatigues:

L’ombre de ma tête par terre

A pris forme d’un cercle

Je ne sais trop

Si j’ai un turban sur ma tête

Ou une couronne d’épines

La couronne antique de daphnés

Certains voleurs de la nuit

L’ont prise à ma belle Eurydice.

Shemsi Makolli rejoint le cortège des auteurs balkaniques ou d’Europe centrale qui ont choisi de s’exprimer en français: Ionesco, Panaït Istrati, Cioran, Ghérasim Luca, Slobodan Despot…, et bien sûr le dernier Rilke valaisan.

Une belle et éclairante préface de Bertil Galland oriente le lecteur dans «la musique intérieure» de Shemsi Makolli, «fruit des errances, des migrations, d’un nouvel enracinement».

Références:

Othon de Grandson, Poésies choisies, édition et préface d’Alain Corbellari, édition Infolio, 2017, 190 pages.

Shemsi Makolli, L’Anatomie du rêve, préface de Bertil Galland, Editions de l’Aire, 2017, 91 pages.

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23.07.2019 - 05:39