Il faut

Olivier Delacrétaz
Editorial
La Nation n° 2107 12 octobre 2018

Vous essayez de faire saisir l’intérêt et l’originalité du fédéralisme différencié à l’un de vos amis qui se pique de politique. Il vous interrompt au milieu de votre développement: «Tout ça, c’est de la rhétorique! Ce qu’il faut, c’est un gouvernement fort, avec des types valables!» Il commente: «Ce que les gens veulent, c’est du concret, pas des fumées de laboratoire.» Par «les gens», il entend le reste du monde, à qui il attribue a priori ses propres opinions. Quant au «type valable», c’est lui, évidemment.

Le simple fait de dire «il faut» lui donne, brièvement, le sentiment de l’action pure, celle de l’homme du terrain qui ne perd pas son temps en d’oiseuses réflexions institutionnelles. Et le sentiment se renforce du fait qu’«il faut» non seulement pour le Canton de Vaud ou la Confédération, mais pour l’Europe et le monde.

Et si vous avez le malheur de dire que son «idée» ne vous paraît pas très réaliste, il vous répond, sur un ton excédé: «Ah évidemment, si vous ne voulez rien faire…» Le «vous» désigne encore une fois le reste du monde, mais qui vient apparemment de changer d’opinion. A ce moment, il est seul dans le vrai, seul contre tous, et ça aussi, c’est gratifiant.

La formule «il faut» s’utilise dans tous les domaines, réchauffement climatique, harcèlement de rue, repli des Suisses sur eux-mêmes, mort des abeilles, dégradation des relations de travail, incivilités croissantes et perte des repères, flux migratoires incontrôlés, désertification ou urbanisation des campagnes, que sais-je. A chaque fois, c’est la même chose, «on ne peut plus continuer comme ça…», «on va droit dans le mur…». Par conséquent, «il faut», et d’urgence. On coupe la parole aux sceptiques: «C’est ça ou le chaos». Et on conclut en enfonçant un dernier clou: «Les savants pensent d’ailleurs qu’il est déjà trop tard…»

«Il faut» contient quelque chose d’incantatoire: «il faut», donc ça va se faire. Il y a quelque temps, nous avions présenté dans ces colonnes Le Chemin de l’Espérance, écrit par le philosophe Edgar Morin et l’indigné Stéphane Hessel: une déferlante exhaustive de «il faut» et de «on doit», exprimés sur le ton de la certitude absolue, comme si  la réalité était une chose docile et malléable, n’attendant que notre volonté pour s’y conformer, comme si la politique n’était faite que d’idées justes imposées par des lois.

Et puis, voilà que la réalité résiste, complexe, opaque, diverse, mouvante, souvent incertaine, illogique, insaisissable, traversée de mouvements individuels et collectifs qui se prolongent par la force de la volonté ou celle de l’inertie, s’interpénètrent, se heurtent et se contredisent, se modifient, se complètent ou se dévoient les uns les autres. Confronté à cette réalité, le «il faut», monolithique, évident et transparent, vole en éclats.

Votre ami sera alors tenté de forcer les choses en recourant à la contrainte étatique, qui lui semble seule capable de vaincre ces forces de résistance et d’indifférence. C’est pour cela qu’«il faut» un type valable à la tête d’un gouvernement fort. Car «il faut» tailler dans le vif, trancher sans hésiter le nœud gordien de la réalité.

Et si ça ne marche pas, «il faut» simplement renforcer encore la pression législative, multiplier les contrôles sur les particuliers, les entreprises, les communes et, bien entendu, sur les pouvoirs cantonaux. Car «il faut» est toujours étatiste et toujours centralisateur.

Or, si intrusives et détaillées soient-elles, ces lois restent extérieures à la réalité. Elles la font bouger certes, mais du dehors, à l’aveuglette, avec maladresse et brutalité. Ceux qui promulguent et votent ces lois cassent beaucoup d’œufs pour bien peu d’omelette.

Se contentant de dire «il faut», votre ami ignore que l’individu ne doit pas concevoir le combat politique à partir de ses propres idées, qu’elles soient d’ailleurs justes ou fausses. Il doit commencer par la reconnaissance d’une réalité communautaire à laquelle il appartient et qui, en tant qu’il est libre, lui est confiée. Ce qu’«il faut», c’est s’efforcer d’en distinguer les richesses et les finesses, les constantes et les pesanteurs, l’originalité et le caractère rassembleur des traditions et des mœurs; c’est en noter les limites territoriales durables qui dessinent un lieu cohérent où l’action est possible et bénéfique; c’est accepter que cette réalité non seulement existait avant lui, mais qu’elle existera bien après et que le respect de cette longévité est une composante majeure de la décision politique. C’est aussi la clef d’une maîtrise en profondeur.

Il ne s’agit pas d’abandonner ses idées, mais de les recentrer sur le bien de la communauté et de les lui incorporer selon sa nature.

Alors seulement le «il faut» de votre ami sort de la philosophie et de la morale, du Café du Commerce aussi, pour entrer en politique.

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18.11.2018 - 04:30