Dix ans

Jacques Perrin La Nation n° 2136 22 novembre 2019

Dans le Marché et l’humanité, Dominique Bourg développe les thèses de philosophie politique qu’il laissait entrevoir dans Une nouvelle Terre1. Le ton est plus véhément (voir en fin d’article quelques extraits du livre), notamment à l’égard du néolibéralisme et du populisme, mais aussi des personnes qui parlent et ne font rien, comme Emmanuel Macron.

L’idée principale est que l’économie capitaliste doit, devant l’urgence de sauver la Terre, se subordonner désormais à la démocratie écologique.

La souveraineté, selon la définition donnée par M. Bourg au chapitre I, est le pouvoir qui met en forme l’existence des individus dans une société donnée. Elle peut être explicite, exercée par l’Etat, l’Eglise, le Marché, ou implicite, s’exprimant par l’intermédiaire des mœurs et des coutumes qui organisent la vie sociale.

Dans la société médiévale occidentale, la souveraineté explicite est double. Le Pape et l’Empereur l’exercent, l’Eglise prédominant jusqu’au milieu du XVIIe où les monarchies nationales prennent le dessus. A partir de la révolution industrielle, le Marché tend à devenir la nouvelle religion, mais les Etats-nations conservent la suprématie jusqu’à la fin des Trente Glorieuses. Le racisme nazi une fois vaincu, le communisme s’affaiblissant, l’Etat-providence pacifie les relations conflictuelles entre riches et pauvres; les classes populaires bénéficient pour un temps des fruits du progrès.

Dès les années huitante du siècle dernier, le Marché et sa main invisible contestent la souveraineté des Etats. Le capitalisme change de nature, il devient spéculatif. Des agents économiques puissants (comme Facebook qui veut battre monnaie) imposent leurs règles. Un petit nombre de décideurs constitue un nouveau clergé. Les Etats-nations sont des agents économiques comme les autres auxquels sont arrachées les activités les plus rentables. La création monétaire se privatise, les Banques centrales gagnent en puissance, de même que l’OMC, les tribunaux arbitraux (dont les deux tiers des juges sont nommés par les multinationales) et les traités internationaux (Tafta, Ceta, Mercosur). Les Etats-nations qui surplombaient naguère la vie économique pèsent de moins en moins lourd. Tout est fait pour effacer les frontières afin de faciliter les échanges de biens et de services. Certains experts offrent leurs services aux multinationales afin de fournir des rapports scientifiques conformes aux intérêts de celles-ci. La souveraineté implicite, celle des mœurs, s’aligne sur le seul jugement marchand: une activité quelconque rapporte-t-elle de l’argent ou non? Le pouvoir du Marché nécessite des flux énormes d’énergie, d’où les dommages infligés à la Terre, rendant l’habitabilité de celle-ci problématique.

L’auteur relativise la notion de progrès. Tout progrès sur un plan se paie d’un régrès sur un autre. Il y a dix mille ans, l’apparition de l’agriculture, progrès manifeste, signifia aussi un recul par rapport à la civilisation des chasseurs-cueilleurs, une sortie de l’Eden. Des maladies nouvelles se répandirent; la force et la stature des humains diminuèrent; la vie s’appauvrit, car la spécialisation et les tâches agricoles écrasantes remplacèrent la polyvalence des chasseurs-cueilleurs. La hiérarchie se durcit. Un clergé se réserva l’accès à l’invisible.

Dans un premier temps, les nouvelles techniques sont assimilées parce que le changement va lentement, puis un emballement se produit qui dépasse les capacités d’adaptation de beaucoup de personnes. C’est le cas de nos jours avec le numérique. Il faut 9% d’énergie supplémentaire pour entretenir le fonctionnement des ordinateurs pullulant sur la Terre entière. Les inégalités se creusent. L’humanité se divise entre une petite élite de concepteurs et une classe de personnes bientôt condamnées à l’oisiveté et aux turpitudes du divertissement de masse, parce que l’automatisation croissante les aura privées d’emploi. Un certain savoir-faire se perd, la gamme d’expériences possibles se réduit. Le revenu de base inconditionnel ne serait pas la solution-miracle. Les limites de la planète sont transgressées par le consumérisme, la transition numérique est incompatible avec la transition écologique. Le progrès technique se paie d’une déchéance anthropologique.

Les peuples n’acceptent pas cette chute et une réaction a lieu, dite populiste, dont le néolibéralisme effréné est responsable. Naguère, les marxistes voulaient que la lutte des classes empêchât l’aliénation humaine, que les travailleurs s’appropriassent des moyens de production et que l’Etat dépérît. Seulement, c’est la production industrielle automatisée qui devait permettre aux gens de s’émanciper. Ce processus dirigé par le Parti tout-puissant aboutit au totalitarisme rouge et à la pollution de la nature.

En Occident, durant une parenthèse heureuse, les Trente Glorieuses, l’Etat-providence brida les effets de la compétition économique mondiale. Puis, dès les années huitante, le néolibéralisme devint une espèce de totalitarisme soft et apparemment efficace. Il en résulta le réchauffement climatique, des famines, l’accroissement des inégalités, les migrations incontrôlées, la main mise des groupes industriels sur la recherche scientifique, une espérance de vie en baisse aux Etats-Unis, bref un monde pitoyable et dangereux.

Que faire?

On ne peut se fier ni aux marxistes, ni aux libéraux, ni aux populistes qui menacent la démocratie. Un retour à Rousseau semble séduire l’auteur: il faut lutter contre la marche trop rapide des techno-sciences au sein d’Etats forts et de démocraties écologisées, où l’on resserrerait les inégalités et éviterait une division excessive du travail. Les libertés de croire, penser et de s’associer ne seraient pas touchées, assure l’auteur; l’écologie n’équivaudrait pas au fascisme vert. L’individualisme hyper-consumériste, autrement dit de la liberté de nuire, devrait s’incliner. Toute décision serait prise par des représentants élus démocratiquement, après consultation et délibération. Le savoir scientifique, cessant d’être inféodé aux multinationales, percolerait dans la société civile. Les peuples renonceraient à leur souveraineté économique en vue de leur survie. L’opposition des Terriens et des destructeurs remplacerait la lutte de la droite contre la gauche. On aurait le choix entre l’effondrement ou l’évolution cahin-caha vers plus de mesure, plus d’écoféminisme, moins de patriarcat et de transhumanisme.

L’humanité a dix ans pour diminuer de moitié ses émissions de gaz carbonique. L’auteur propose d’appliquer immédiatement des mesures concrètes: imposer une carte à puces individuelle pour limiter les émissions; agir sur la démographie; décider un couvre-feu thermique de 22h à 6h (17 degrés); supprimer les lignes aériennes intérieures superflues; interdire les véhicules consommant plus de 2l/100 en 2027; justifier les déplacements professionnels; n’autoriser plus aucune artificialisation des sols; rendre toute parcelle de jardin productive; créer des territoires autonomes en matière d’alimentation, de matériaux de construction; établir des quotas pour la consommation de produits exportés.

Nous consacrerons prochainement des articles à la discussion des thèses de Dominique Bourg, ainsi qu’à l’écologie en général.

Notes:

1  Voir La Nation n° 2135 du 8 novembre dernier.

Extraits (pages 135 à 139)

[Le néo-libéralisme] a bel et bien forgé un type humain à sa mesure […]. Et à des titres divers, nous n’y échappons pas totalement, tous autant que nous sommes. De ceux qui étalent la banalité de leur soi sur les réseaux sociaux à ceux qui pratiquent un consumérisme forcené, ignorant tout des questions écologiques, prêts à faire sauter la planète pour un énième voyage de plaisir au bout du monde, éructant contre quiconque leur en fait la remarque, le portrait est aussi inutile que fastidieux. […] Les réactions de nombre de députés à la visite au Parlement français de Greta Thunberg le 23 juillet 2019 mériteraient de figurer aux Guinness réunis de l’ignominie, de la bassesse et de l’imbécillité la plus crasse. Je ne vois guère que des phénomènes comme l’amour du peuple soviétique pour le Petit Père des peuples, en dépit de décennies d’ignominies staliniennes, ou l’attachement des Chinois pour Mao, le plus tordu peut-être de la galerie des dictateurs du XXe siècle, pour atteindre un niveau comparable du paradoxe mental et cognitif. Mais là où le néolibéralisme est beaucoup plus fort que le communisme, c’est d’avoir su rendre la vérité indifférente […] Donald Trump et Vladimir Poutine n’ont plus rien à voir avec les élites d’antan. L’un et l’autre sont des manières de mafieux […]. L’un est aussi vantard que stupide, alors que l’autre assène coup après coup sur la scène internationale. Poutine a été formé […] à la seule école qu’ait léguée le communisme, à savoir le goulag. Y régnait une hiérarchie sommaire, celles des maîtres et des esclaves. Poutine l’a étendue à la société russe et s’essaie au-delà des frontières. Le dernier venu, Xi Jinping, n’est pas moins redoutable. Fils d’un dignitaire de très haut rang à la cour de Mao, accusé de trahison et banni, il est l’héritier parfait. Il s’est fait reconnaître empereur à vie et est en train d’instaurer la dictature la plus high-tech qui ait jamais existé, à grands renforts de reconnaissance faciale, de contrôle algorithmique généralisé et de notation de la population.

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