«On ne peut plus rien dire»

Olivier Delacrétaz
Editorial
La Nation n° 2140 17 janvier 2020

«On ne peut plus rien dire, la censure a tout envahi, on n’a le choix qu’entre le discours politiquement correct et le silence.» Naguère encore, c’était les conservateurs et les réactionnaires qui recouraient à cette rhétorique victimaire. Irritante par son côté plaintif, elle n’était pas forcément inefficace. En campagne pour les présidentielles, Jean-Marie Le Pen, à qui la télévision n’avait accordé qu’une minute pour exposer son programme, la passa tout entière immobile et bâillonné de rouge face à la caméra. Il a ainsi pu dire au monde entier qu’il ne pouvait rien dire.

Aujourd’hui, ce sont les publications d’extrême-gauche qui se plaignent. Charlie-Hebdo du 7 janvier dénonce les groupes de pression, d’extrême-gauche également, qui censurent leurs adversaires, les insultent sur les réseaux sociaux, occupent les locaux universitaires ou publics où ils doivent s’exprimer, les menacent physiquement. Charlie en serait presque à regretter la bonne vieille censure étatique et légale de grand-papa!

De fait, on le constate avec la non-condamnation des trublions de Lausanne Action Climat, les représentants du bien, notamment climatique, ont le droit de commettre des actes illégaux non seulement en toute impunité, mais avec l’approbation explicite du juge. Il est vrai, pour l’honneur de la Justice vaudoise, que le procureur général a recouru.

Pour l’heure, on peut encore presque tout dire, même à propos de thèmes délicats. Mais il faut mesurer exactement ses propos, ne pas tronquer les faits, proportionner ses conclusions, être capable d’admettre une incertitude voire de revenir sur une affirmation, respecter l’adversaire, éviter le terrain émotionnel et la polémique inutile. En un mot, il faut porter tout son effort sur l’argumentation. Ce cadre bride-t-il la liberté d’expression, ou incite-t-il la raison à creuser plus avant pour débusquer une vérité épurée, plus claire et plus convaincante?

Quand nous disons qu’on peut encore «presque tout» dire, c’est parce que, même si tout le monde prône la liberté d’expression, tout le monde a en tête une «ligne rouge» infranchissable. Tout le monde ne la met pas au même endroit, mais tout le monde la met.

La liberté d’expression est la forme publique de la liberté de penser. Comme journal d’opinion, nous en sommes de grands consommateurs et nous désirons la conserver aussi large et généreuse que possible (notre ligne rouge à nous, c’est le respect des mœurs, ciment de la communauté). Cela dit, il reste que l’essentiel n’est pas la liberté d’expression comme telle, mais ce qu’on exprime. La liberté n’est qu’un moyen au service de la vérité. On se doit à soi-même de dire ce qui semble essentiel, même si l’on encourt des ennuis. En ce sens, l’expression reste libre, simplement, elle a un prix élevé. C’est le prix que les martyrs de toutes les époques ont payé.

La «Déclaration des devoirs du journaliste» de 1999 affirme à son article premier que le devoir essentiel du journaliste est de «rechercher la vérité en raison du droit qu’a le public de la connaître et quelles qu’en puissent être les conséquences pour lui-même». Un journaliste – c’est non moins vrai pour un penseur ou un opposant politique – emprisonné pour s’être plié à cette exigence morale est un homme plus libre que celui qui a tu la vérité pour continuer de barboter dans le courant dominant.

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05.04.2020 - 11:38