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Communautés complètes, communautés partielles

Olivier Delacrétaz
La Nation n° 1774 23 décembre 2005
On distingue les communautés humaines dites complètes, et celles qui sont dites sous un certain rapport ou intermédiaires.

La famille et la nation sont des communautés complètes. On les qualifie ainsi parce qu’elles intègrent la personne comme un tout, et pas seulement en tant qu’employé d’une entreprise, par exemple, ou fonctionnaire, ou entrepreneur, ou soldat, ou membre d’un syndicat, ou bourgeois d’une commune…

La famille et la nation ne sont pas complètes de la même manière. La famille touche la personne en tant que telle, directement. La nation ne la touche qu’indirectement, par le biais de la synthèse du bien commun qui donne une cohérence aux multiples facettes de la vie familiale et sociale de l’individu. (1)

Dès le début de sa vie, la famille et la communauté politique jouent un rôle décisif dans la vie de l’homme. Elles sont plus que toute autre constitutives de sa personnalité. C’est pour cela qu’on les qualifie aussi de naturelles (2). Elles lui sont indispensables. S’en séparer, c’est se déchirer, se mutiler, se déstructurer. On ne le peut d’ailleurs jamais complètement.

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Une famille se suffit de sa vie interne. Elle n’a pas d’autre objet qu’elle-même et le bien de ses parties, son harmonie, son autonomie et sa conservation. Elle y parvient par l’entraide conjugale et intergénérationnelle, la reproduction et l’éducation. Ce faisant, elle joue pleinement son rôle social qui est le renouvellement de la société et la survie de l’espèce. Elle peut avoir un but particulier, tel que la gestion d’un domaine ou d’une entreprise, mais ce but est second et ne constitue qu’un moyen de sa survie. Il ne la définit pas. Le domaine peut être démembré. L’entreprise peut faire faillite. La famille en est amoindrie, non détruite. Si mal en point qu’elle soit, le seul fait qu’elle s’obstine à exister la justifie.

La nation elle aussi se suffit de sa vie interne. Toute l’activité politique n’a d’autre fin que de pourvoir durablement au jeu harmonieux de ses différentes composantes. D’une certaine façon, la nation est plus complète (3) que la famille, qu’elle englobe – sans mettre en cause son autonomie – et incorpore à l’ordre politique dont elle assume la responsabilité.

Un Etat peut être mal gouverné, les caisses publiques vides, les liens sociaux distendus. Mais le territoire subsiste, avec les personnes qui continuent d’y vivre et d’avoir besoin d’une autorité politique. C’est en ce sens que la sagesse des nations proclame que les Etats ne font jamais faillite (4).

Les communautés dites sous un certain rapport ou intermédiaires (intermédiaires entre la famille et la nation) telles que l’entreprise, le syndicat ouvrier ou patronal, l’université, l’armée, etc., sont elles aussi de véritables communautés. La différence est qu’elles sont conçues et organisées en fonction d’un but particulier et extérieur sans lequel leur existence est dépourvue de sens. Il n’y a pas d’entreprise qui ne produise rien, pas de syndicat qui ne vise l’amélioration de la condition de ses affiliés, la signature d’une convention, au pire le déclenchement d’une grève. Il n’y a pas d’université sans formation ni diplômes, pas d’armée sans un ennemi au moins potentiel. La communauté humaine est ici subordonnée au but qui justifie son existence. Elle n’est qu’une conséquence nécessaire des efforts consentis pour atteindre ce but.

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La distinction ci-dessus éclaire deux erreurs symétriques. La première erreur est de penser et d’agir comme si le territoire étatique – avec la communauté qui y vit – pouvait être redessiné en fonction des problèmes nouveaux qui se posent à lui, ou en fonction des avantages particuliers que la conjoncture pourrait lui apporter. Celui qui pense ainsi ne se contente pas qu’une nation soit vivante, qu’elle croisse et se prolonge dans le temps. Il veut lui ajouter des buts, définir ses contours en fonction de considérations particulières économiques et sociales, de bassins de population, de nœuds autoroutiers ou ferroviaires, de synergies industrielles. Il rejette les frontières comme une forme de protectionnisme délétère. Croyant élever et renforcer la réalité nationale, peut-être lui donner un élan, il lui retranche en réalité ce qui fait sa spécificité. Il nie implicitement son caractère complet, la reléguant ainsi, dans le meilleur des cas, au rang d’une communauté intermédiaire.

La communauté politique se situe dans le temps long. Elle est antérieure et postérieure à tel problème posé par la malice des temps ou à tel but particulier visé par l’un ou l’autre politicien. Et elle subsistera alors qu’on aura perdu jusqu’à leur souvenir.

La seconde erreur est d’imaginer, à l’inverse, qu’une entreprise doit continuer de vivre en vertu de son statut de communauté, alors même que ses produits sont de mauvaise qualité, dépassés ou simplement qu’on peut les trouver à meilleur compte ailleurs. Dans cette perspective, on considère l’entreprise prioritairement comme un certain nombre de «places de travail», le produit n’étant qu’un prétexte pour occuper les ouvriers, et la viabilité financière n’étant qu’un préjugé capitaliste.

Personne ne fonde une entreprise pour créer une communauté ou fournir des emplois. Dans l’entreprise, l’aspect communautaire est réel, mais second. Cela a deux conséquences distinctes. En tant que l’entreprise est une communauté, il convient que les employés ne soient pas traités comme de simples forces de travail, mais comme des personnes qui engagent leur destin et celui de leur famille en signant leur contrat d’embauche. C’est tout particulièrement le cas si le patron se voit contraint de débaucher, voire de fermer. Les employés doivent disposer d’un temps décent pour se retourner, peut-être recevoir des dédommagements, profiter éventuellement d’un «plan social». Et les dispositions à prendre sont d’autant plus importantes que l’entreprise joue un rôle plus vital dans l’économie régionale. Mais en tant que le caractère communautaire de l’entreprise est second, si elle ne produit ou ne vend plus, cette entreprise n’a plus de raison d’être (5).


NOTES:

1) L’Eglise est un cas particulier. Elle est à la fois complète et sous un certain rapport. Complète, elle l’est même de deux façons, d’abord en tant qu’elle s’adresse à tous les hommes, ensuite en tant qu’elle considère chacun de ses fidèles dans sa totalité charnelle et spirituelle. Elle cumule ainsi les caractéristiques de la famille et celles de la nation. En revanche, du point de vue de l’Etat, elle est une communauté sous un certain rapport, qui est celui de la pratique religieuse sur le territoire dont il a la responsabilité. En ce sens, elle est soumise au bien commun politique.

2) Dans la mesure où elles répondent à un besoin réel de la nature humaine, les autres communautés sont elles aussi naturelles. Mais, contrairement à la famille et à la nation, elles ne sont pas absolument indispensables à la réalisation de la personne.

3) Complète ne veut pas dire autosuffisante. Une nation a-t-elle jamais vécu en totale autarcie? Les régimes communistes de l’Albanie et de la Corée du Nord l’ont tenté, avec les résultats qu’on sait. Au vrai, toute nation a besoin d’échanges avec l’extérieur. Mais c’est à titre de moyens complémentaires de sa conservation.

4) En réalité, la faillite d’un Etat est possible, principalement sous la forme d’une perte de confiance de la population ou d’autres Etats à l’égard du gouvernement. Poussée à son terme, cette perte de crédit moral peut déboucher sur le désordre social et la révolution, sur l’invasion, l’occupation, voire l’annexion.

5) La protection de l’Etat doit se limiter d’une part à l’établissement de conditions égales de concurrence entre les producteurs indigènes et étrangers, en tenant compte des conditions particulières – sociales, environnementales – qu’il impose aux premiers et dont les seconds sont dispensés, et d’autre part aux productions dont nous ne pouvons nous passer même si elles ne peuvent pas toujours concurrencer les productions étrangères, je pense principalement à l’agriculture.
Cette entorse au marché agricole se justifie à deux titres. Premièrement, le sol du pays doit être cultivé, et l’agriculture la plus coûteuse sera toujours infiniment moins chère et plus efficace que des fonctionnaires agricoles, même chichement payés. Secondement, l’agriculture apporte l’indispensable capacité d’autarcie à la défense nationale.

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