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Vers une Suisse ethnique

Olivier DelacrétazEditorial
La Nation n° 1780 17 mars 2006
Chaque canton est unique. Dans les situations particulières qu’il a connues, ses autorités, et d’autres responsables, ont pris des décisions bonnes ou mauvaises qui ont tracé le destin de la population. Ce destin a modelé son tempérament et sa mentalité. Il a engendré une manière d’être, un style. Il a rapproché les personnes. Il a incorporé leurs différences et relativisé leurs inégalités en les baignant dans les mêmes mœurs et en les reliant à un même bien commun.

Il ne s’agit pas d’une mécanique de précision dans laquelle chaque rouage humain aurait sa fonction définie et définitive. La politique est de l’ordre du «le plus souvent» et du «plus ou moins». Bien ou mal utilisée, la liberté humaine y apporte beaucoup d’incertitudes. Même dans les périodes d’harmonie sociale et politique, les erreurs et les conflits sont nombreux.

Aujourd’hui, les communautés cantonales sont ébranlées. Elles subissent des tendances centrifuges, en direction de Berne et au-delà, ou alors en direction de nouveaux ensembles territoriaux définis selon des considérations économiques ou démographiques, l’Arc lémanique, par exemple, ou l’«Espace Mittelland». Les bords de certains cantons ont ici et là tendance à s’effranger. Mais les cantons n’en conservent pas moins une certaine unité et une certaine capacité d’intégrer les différences et les inégalités.

Dans une communauté, les divers aspects de la vie humaine – travail, pratique religieuse, administration de la justice, création artistique ou littéraire – s’influencent, se modèlent, se limitent les uns les autres. Mais la recette et les proportions sont différentes pour chaque canton. La manière dont la famille est vécue, par exemple, est fort différente selon qu’on se trouve dans un canton ville romand ou dans un canton rural de la Suisse centrale. Cela n’est pas sans effet sur la politique des garderies, des allocations familiales et des bourses d’études. Chaque élément forme avec les autres un tout structuré. On n’en peut retrancher un, sous prétexte d’unification, sans causer un déséquilibre.

Dans la longue histoire de la Suisse, les conflits entre blocs linguistiques, religieux ou idéologiques ont été empêchés ou limités, dans la mesure où chaque canton soumettait les protagonistes d’un conflit éventuel aux exigences supérieures du bien commun cantonal. Les motifs de conflit étaient «cantonalisés», c’est-à-dire partiellement résorbés par les communautés cantonales.

La centralisation a généralement pour effet de remplacer les frontières cantonales par des frontières linguistiques. C’est en tout cas ce qui se passerait avec l’«Espace éducatif suisse unifié». Les frontières linguistiques sont fragiles car elles enclosent des groupes dépourvus d’unité institutionnelle et régis par la seule loi du nombre. En Suisse, la loi du nombre sans la protection des frontières cantonales débouche sur la domination – voulue ou non, peu importe – d’une majorité suisse-alémanique.

Les Suisses sont réputés pour leur bon sens et leur pragmatisme. Pourtant, ils abordent la question de la répartition des pouvoirs entre les cantons et la Confédération de la façon la plus schizophrénique qui soit, se situant simultanément à deux niveaux étanches et contradictoires. Au premier niveau, abstrait, technique, rationnel, ils jugent que l’unification est un bien en soi et l’appellent de leurs vœux. Les craintes fédéralistes leur paraissent ridicules et l’avenir fédéral, radieux. C’est le contraire au second niveau, celui des relations concrètes entre la Suisse allemande, la Suisse romande et le Tessin. Là, les préjugés à l’égard des autres groupes linguistiques, la méfiance et les rancœurs ne cessent de croître et d’enlaidir. La mesquinerie et la bassesse sont de mise. Nous critiquons les Suisses allemands pour leur prétendue étroitesse d’esprit. Eux se moquent de notre prétendue légèreté. Les uns et les autres évacuent le Tessin de leur souci. Le lien, certes ténu, que constituait notre apprentissage de la langue de l’autre est en train de disparaître (1). On pleurniche sous prétexte que les francophones sont sous-représentés dans l’administration fédérale (mais que signifie «représenter la francophonie»?). Conclusion bifide: les unifications se multiplient avec frénésie au niveau des lois, et chacune d’elles aggrave la distance psychologique et morale qui sépare les Suisses. Nous sommes devant une contradiction totale, ça tombe sous le sens… et ça ne touche personne!

L’alliance stable de communautés cantonales structurées et partiellement autonomes se dégrade en une coexistence hostile et fragile de groupes linguistiques. La Suisse se belgifie, sans Bruxelles, et sans le roi. Un vote positif le 21 mai constituerait un grand pas dans cette direction.


NOTES:

1) Nous y voyons moins une menace de dislocation que l’expression d’une dislocation déjà bien en train.

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