La machine s’humanise, mais l’homme se mécanise

Mardi dernier, l’émission «Toute taxe comprise» (TTC) a présenté M. Théo Borschberg, un jeune entrepreneur suisse de la Silicon Valley travaillant dans le domaine de l’intelligence artificielle. Son logiciel décrypte les discours. Il ne s’agit pas tant de saisir le sens de ce que les gens disent, que de déterminer l’état d’esprit dans lequel ils le disent: le «locuteur» est-il neutre, irrité, triste, fatigué, heureux? La machine, gavée de données qui lui tiennent lieu d’intelligence, est actuellement à l’essai dans un call-center, un centre d’appel. Elle surveille six cents téléphonistes: «Si leur enthousiasme baisse lorsqu’ils discutent avec un client, nous dit la commentatrice de TTC, ils sont automatiquement rappelés à l’ordre.»

Quand vous appelez votre caisse maladie, votre opérateur téléphonique ou votre banque, une voix vous annonce que la conversation va être enregistrée «dans un but de qualité». Cela signifie que le supérieur de votre interlocuteur peut contrôler ce qu’il dit et, cas échéant, le tancer pour ses erreurs, sa lenteur ou son impolitesse. C’est en tout cas la menace. Avec l’intelligence artificielle, on change de niveau: les chefs ont confié à la machine elle-même la fonction de rappel à l’ordre. Et ce n’est qu’une étape: la machine parlera bientôt elle-même au client… ou à la machine qui répond pour le client.

Cette humanisation de la machine serait moins gênante si l’homme moderne ne suivait pas le chemin inverse, s’il ne tendait pas à adopter la philosophie implicite de la machine, pour laquelle tout acte est le résultat nécessaire de causes antérieures. Dans cette perspective platement déterministe, l’invention technique n’est que la conclusion automatique d’une accumulation suffisante de données. De même, parler de «création», artistique ou littéraire, n’est qu’une façon pour l’homme de flatter sa vanité en présentant comme un acte libre l’interaction aveugle des déterminismes psychiques de l’artiste ou de l’écrivain avec la réalité.

Nous croyons à l’inverse que tout ce que fait l’homme, sauf peut-être quelques mouvements réflexes, comporte une part, parfois infime, de liberté qui le distingue radicalement de la machine. Car à chaque action, il pose librement un jugement particulier qui s’efforce de tout prendre en compte, les diverses finalités communautaires – familiales, politiques, religieuses – qui sont en jeu, mais aussi sa propre personnalité et, si possible, l’inattendu. La machine, elle, regarde en arrière et fait ce qui s’est déjà fait.

Résistons à l’esprit de machine: même quand nous recevons un appel promotionnel d’un call-center, il est vital pour nous d’être persuadés que nous ne parlons pas à un individu réduit au statut d’un terminal d’ordinateur, mais à un homme libre, un semblable, un frère.

(Olivier Delacrétaz, 24 heures, 2 avril 2019)

Mardi 2 avril 2019
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13.12.2019 - 22:34