Un écologiste doit être fédéraliste

Olivier Delacrétaz
Editorial
La Nation n° 2070 12 mai 2017

Il y a mille sortes d’écologistes, du permaculteur de balcon à l’amoureux bucolique de Dame nature, du chercheur du Fonds national baguant les animaux sauvages au poète qui dit que «la nature est un temple» et à cet autre qui professe qu’«à la matière même un verbe est attaché», du réactionnaire anti-technique à l’écologiste profond pour qui l’homme est une tumeur de la nature, du fanatique de la décroissance au vigneron qui s’essaie à la biodynamie, du paysan qui cultive précieusement un antique blé redécouvert par hasard à l’écologiste malthusien et antimigratoire qui veut limiter l’emprise humaine sur le territoire suisse, du végane au climatofanatique, de Denis de Rougemont, qui répugne à laisser trop de puissance à l’humanité, à Peter Singer, le théoricien de la «libération animale».

Si différents soient-ils, tous ont un point commun. Ils sont convaincus de l’unité du monde et de l’interdépendance des êtres et des choses, du fait qu’il existe une communauté de destin entre l’homme et la planète et de cet autre fait que des liens vitaux de solidarité obligent chaque génération à l’égard de celle qui suivra.

Ce retour à une pensée du tout représente la contribution philosophique majeure des écologistes. Il est né des abus d’une approche rationaliste, ou scientiste, ou technicienne, pour laquelle le tout n’est pas plus que la somme des parties et qui pense pouvoir résoudre tous les problèmes en les divisant.

Dans la vision technicienne, il y a d’un côté l’homme, sa raison, sa conscience et sa volonté – surtout sa volonté –, et de l’autre, à son entière discrétion, le reste du monde, minéral, végétal et animal. Cette approche veut la croissance exponentielle de nos connaissances et de notre maîtrise de l’univers. Elle repose sur l’idée d’une capacité illimitée du sujet humain, que ce soit sous sa forme individuelle ou collective. Elle croit à la résorption du mal quel qu’il soit – mal moral ou physique, famine, épidémie, cataclysme naturel, mort – par la rationalisation progressive du monde et des rapports humains.

A l’inverse, l’écologiste affirme que la croissance prise comme norme conduit à l’épuisement de la planète, c’est-à-dire à notre disparition, que notre maîtrise des choses n’est qu’apparente et que nos réussites les plus spectaculaires se paient d’une dégradation de la nature et des sociétés sans égale dans toute l’histoire de l’humanité.

Primat de l’action pour les uns, de la contemplation pour les autres.

Il faut, dans ce débat, distinguer l’usage et la dérive. On peut reprendre beaucoup de la critique écologiste tout en se rappelant les apports essentiels de la technique dans la plupart des domaines humains, l’agriculture par exemple, la santé, les transports, les arts, la vie quotidienne.

L’écologiste a un problème avec l’être humain. Celui-ci fait certes partie de la nature, mais il est aussi en face d’elle, homo faber brandissant ses outils. L’homme est naturel et technique, dépendant et libre, individuel et communautaire. Dans son action politique, l’écologiste, qui parle pour la nature, devrait prendre en compte celle de l’homme dans sa totalité complexe.

Mais en politique, l’écologiste pense surtout en termes d’obligations et d’interdictions.

Brider la liberté individuelle ne lui pose guère de problème: elle est trop dangereuse et cause trop de dégâts. Il veut des lois, et il les veut rationnelles, détaillées, les plus étendues possibles.

Cela le conduit également à négliger le rôle essentiel que joue pour l’homme son appartenance communautaire, et à négliger aussi – ce qu’il ne ferait pas pour une communauté animale – le caractère unique et irremplaçable de chaque communauté politique, les étroites connexions qui relient ses différentes caractéristiques, son attachement vital à son territoire et à son histoire.

La communauté politique, nation ou tribu, est un lieu d’équilibre. Elle offre à l’homme un milieu propice à l’exercice concret de ses libertés, tout en lui imposant, par le biais des moeurs partagées, un cadre qui pondère son activité et l’oriente vers le bien de l’ensemble. C’est un équilibre délicat, c’est un ordre approximatif, mais c’est lui qui permet le mieux d’éviter à la fois les dérives démiurgiques d’une liberté sans limites et la dérive étatiste qui dévore les libertés.

Politiquement, rien ne devrait être plus pressant pour un écologiste que de protéger, pour des raisons d’écologie humaine, ces communautés garantes à la fois de la liberté et d’une mesure dans la liberté. Puisqu’en Suisse, comme le rappelle l’article 3 de la Constitution, la communauté politique première est l’Etat cantonal, tout écologiste devrait être fédéraliste.

L’écologiste nous répond que bon, effectivement, en principe, nous avons raison. Mais pour ce coup-ci, on n’a plus le temps de tenir compte des spécificités cantonales, ni de considérer en détail les dommages individuels collatéraux dus à la centralisation Il est déjà presque trop tard, on va droit dans le mur, une loi fédérale, vite!

Il n’est pas exclu que le recours à l’urgence et à la centralisation permette d’éviter un malheur pour un temps. Il reste qu’en dépouillant les cantons d’une compétence au nom de l’efficacité, en présumant automatiquement que l’efficacité dépend des dimensions du territoire et en se servant de la loi comme d’un pur moyen de pouvoir dépourvu de toute référence aux usages du lieu, l’écologiste applique exactement cette pensée technicienne dissociative, plate et brutale contre laquelle il ferraille à juste titre.

Le drame, c’est que le mal causé par une centralisation n’apparaît généralement pas clairement, ou pas tout de suite. Alors, l’être humain s’y habitue, insensiblement. Et chaque nouvelle centralisation s’ajoute à toutes celles qu’on nous a déjà imposées, par motif d’urgence aussi, et pour éviter tout autant d’aller dans je ne sais trop quel autre mur, social, sanitaire, énergétique, alimentaire, etc.

Et puis, il arrive qu’on jette un regard comparatif sur le passé et qu’on s’aperçoive, trop tard, qu’on n’est plus à soi, qu’on n’est plus soi. Peut-être que certains n’arrivent même plus à s’en apercevoir. C’est comme une espèce animale, rhinocéros, papillon ou même mite couleur de poussière, qui disparaît et qui, elle non plus, ne s’en rend pas compte. Et pourtant, la création tout entière s’en appauvrit, ce ne sont pas les écologistes qui me contrediront.

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24.10.2017 - 08:00