Accord et cacophonie

Lionel Hort La Nation n° 2106 28 septembre 2018

Nous avons défendu l’idée1 que le phénomène des fake news, ou fausses nouvelles, signifiait la perte de contrôle des médias traditionnels sur l’information de masse et l’élaboration de l’opinion publique. En effet, cette dernière, en quelque manière décentralisée, s’élabore de plus en plus sur internet via les réseaux sociaux. En réalité, les réactions paniquées de l’establishment – dénigrement des médias «dissidents», création d’instances de vérification des faits, voire volonté de l’Etat de légiférer en la matière – ne font que reprendre la problématique classique de l’objectivité journalistique, dans un contexte de guerre de l’information renouvelé.

En tant que symptômes de cet état de fait, les fausses nouvelles sont bien des bonnes nouvelles. Mais il faut se garder d’y voir une victoire de l’identité ou de la vérité populaire, dont la voix rejaillirait, unanime, dans l’espace public après des années de censure par la tyrannie du politiquement correct – celui-ci ayant en effet régné sans partage depuis la fin de la guerre froide et le triomphe d’un consensus social-libéral sur l’opinion publique occidentale, dès les années 1990 et jusqu’à la récente généralisation de l’usage des réseaux sociaux et de la réinformation sur internet.

Outre la crispation des «élites», qui se raidissent au même rythme que leurs médias font faillite, le nouveau contexte médiatique ne permettra pas un retour à un état plus favorable au débat public constructif et pluraliste, ou à la diffusion de nouvelles plus fiables. Désormais, l’information surabonde. Des nouvelles de toute nature sont accessibles partout et n’importe quand, quiconque pouvant devenir créateur ou pourvoyeur d’information, à la manière du «citoyen-reporter». Travaillée par des forces profondes, liées à la mondialisation et au développement des technologies de l’information, la «société de l’information» est grosse d’un autre type de désordre.

Du point de vue de la mondialisation tout d’abord: autrefois, les nouvelles quotidiennes et le débat d’idées passaient quasi exclusivement par des médias vaudois ou romands bien identifiés. Les journalistes en étaient les représentants autorisés: la qualité de leur plume et leurs allégeances étaient connues. Grâce aux mœurs partagées, un certain nombre de choses – notamment dans les discussions politiques – allaient de soi. Le métier de journaliste était dans son ensemble plus respecté qu’aujourd’hui; enfin on savait à quoi s’attendre en lisant tel titre ou en écoutant telle émission. La prospérité des Trente glorieuses désormais révolues, et les vagues d’immigration des quarante dernières années ayant bouleversé le contexte socio-culturel des cantons romands principalement, un retour à la relative stabilité des années 1950 à 1990 est illusoire. Pour les plus jeunes, on se rendra mieux compte des changements en comparant n’importe quel reportage du journal télévisé quotidien avec un reportage issu des archives de la RTS.

Du point de vue de la technique enfin: le monde de l’information traditionnel subit les coups de boutoir des technologies de l’information. Sous l’empire des réseaux sociaux, on assiste à une dispersion des subjectivités: à travers leur prisme, chacun peut se bricoler une vision du monde personnalisée, en picorant des idées et des opinions à gauche et à droite. Poussé à l’extrême, cet individualisme médiatique implique que ce qui est fausse nouvelle pour l’un peut être vérité pour l’autre.

A l’époque, l’on pouvait certes choisir sa presse d’opinion. Mais les opinions étaient inscrites dans une réalité communautaire qui les englobait et leur donnait malgré tout une certaine unité. Le rythme de parution des publications permettait de suivre les débats à vitesse humaine. Dans une société multiculturelle et «connectée», un accord – tant sur des vérités politiques ou historiques partagées (les «valeurs» dirait-on aujourd’hui) que sur les simples faits est très ardu à atteindre. Pire, même les interventions allant dans un sens contraire à la malice des temps ajoutent une note discordante à la cacophonie, car elles participent au trop-plein d’informations, ou peuvent dégénérer en de nouvelles polémiques qui ne s’arrêtent jamais – la nature d’internet faisant que l’information y circule en un flux sans fin.

Face à un monde médiatique chancelant et chaotique, on ne peut, pour retrouver l’accord dans la cacophonie, que cultiver le bon sens qui subsiste dans la Cité, et continuer la patiente recherche des vérités qui nous sont chères.

Notes:

1  Voir «Bonnes nouvelles, fausses nouvelles?», dans La Nation n° 2103 du 17 août 2018.

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22.10.2019 - 11:27