Recul de l'italien dans plusieurs universités suisses

Nicolas de Araujo La Nation n° 1750 21 janvier 2005
Si la politique universitaire n'a pas encore été centralisée sur le plan fédéral, elle subit déjà certains phénomènes de mode qui assurent son uniformisation dans toute la Suisse, spécialement quant aux mauvaises idées. Ainsi La Liberté du 23 décembre 2004 révèle qu'un poste de professeur en littérature italienne ne sera pas repourvu à l'Université de Fribourg. Cette décision fait suite à l'abandon de la chaire de littérature italienne par l'Ecole Polytechnique de Zurich, à une réduction de cette branche à Bâle (où seul subsistera un demi-poste dès 2005), alors que l'Université de Neuchâtel vient de supprimer ses chaires d'italien et de grec ancien (!). Nous assistons donc à un phénomène large, qui ne se limite ni à une région ni à une branche particulières. Certains enseignants en langues anciennes de l'Université de Fribourg nous ont confié leur inquiétude face à ce qu'ils perçoivent comme une attaque généralisée contre la littérature, au nom de critères utilitaristes (à Zurich, par exemple, on peut toujours apprendre l'italien au moyen des cours de langue: c'est l'étudier à travers ses grands auteurs qui pose problème). Mais peut-on tirer ainsi des conclusions générales pour toute la Suisse? L'enseignement des diverses littératures ne semble pas menacé pour l'instant à l'Université de Lausanne, d'après nos informations. En tout cas, ce qui se passe dans les autres cantons appelle plusieurs remarques: on constate d'abord une tendance contagieuse à supprimer les branches les plus faibles, c'est-à-dire non pas celles jugées les moins utiles, mais plutôt celles dont l'élimination rencontre le moins de résistance. Aussi peut-on craindre que le latin ne soit la prochaine victime. Depuis l'introduction de la nouvelle maturité fédérale à options, le nombre de gymnasiens helvétiques choisissant le latin a chuté de 22 à 8% (ATS 12 janvier 2005). Moins enseigné au gymnase, le latin aura toujours plus de difficulté à justifier sa présence au niveau académique, en même temps que diminuera le nombre de ses défenseurs. Ensuite, l'exemple mentionné par La Liberté est fort instructif: l'Université de Fribourg décide de remplacer sa chaire de philologie romane par deux postes de professeur associé, en philologie espagnole respectivement italienne. Ce projet est soumis à la CUS (Conférence universitaire suisse), qui décide de «biffer» le deuxième poste, faute de moyens. Or, dans la logique des «pôles d'excellence» encouragée par la Confédération, tout affaiblissement doit conduire à une disparition au profit d'un pôle plus fort: pour tout remède, le recteur fribourgeois propose une intégration à long terme avec la chaire de philologie italienne de Berne.

Nous ne voulons pas juger ici quelles sont les matières les plus utiles à la communauté (même s'il est rageant de voir s'épanouir des «fourre-crânes» comme science-po alors qu'est négligée la langue de Dante, dont l'importance culturelle et économique ne fait, elle, aucun doute). En soi, on ne peut reprocher aux établissements de faire des économies en supprimant certains postes, ni de prendre comme critère le nombre d'étudiants inscrits dans une branche. Mais cela ne doit pas être le seul paramètre. Chaque université a d'abord pour mission de répondre aux besoins intellectuels de sa région. C'est en fonction de ceux-ci qu'elle choisit les branches à privilégier dans son enseignement. Le mécanisme des «pôles d'excellence» conduit forcément à une perte d'autonomie: soumettant les universités à une concurrence malsaine, elle les affaiblit face à une Confédération pourvoyeuse de fonds. Le meilleur moyen de sortir gagnant de ce jeu est de n'y pas participer.

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04.04.2020 - 11:08