Imperturbable

Olivier Delacrétaz
Editorial
La Nation n° 1776 20 janvier 2006
M. David Spring a consacré dans L’Hebdo un article amical aux septantecinq ans de La Nation: «La Nation, imperturbable journal d’opinion vaudois». «Imperturbable: que rien ne peut troubler, émouvoir, ébranler » nous dit la 100e édition du petit Larousse. C’est un adjectif que nous assumons volontiers.

Imperturbable, il faut l’être en politique, pour ne pas se laisser assommer par les imprévus qui cassent les plus beaux plans, exténuer par l’indifférence érigée en doctrine politique, irriter par les retournements de veste et de doctrine, révolter par les lâches «repentirs» exprimés aux dépens de la génération qui a sauvé la Suisse du désastre, accabler par les réformes souvent imbéciles et toujours hâtives qui liquéfient l’école, l’Eglise et tant d’autres institutions.

Nous restons imperturbablement fidèles à une histoire et à un territoire parce que nous restons fidèles à nous-mêmes. Fidélité aussi à une certaine manière de vivre, à des mœurs, à une population. Les unes et les autres changent, c’est vrai. Et alors? Notre pays en a vu d’autres, qui a survécu à l’abandon savoyard lors des guerres de Bourgogne, aux redditions en chaîne lors de l’invasion du Pays de Vaud par les Barbares, à plus de deux siècles d’occupation, au lâchage du major Davel, à l’Etat fédératif de 1848, aux pleins pouvoirs et à la Constitution fédérale de 1999.

Imperturbabilité institutionnelle, liée à la volonté de durer. Nos responsables exercent de très longs mandats. Feu Pierre Bolomey fut rédacteur de La Nation durant quarante-trois ans, dont vingt-deux comme rédacteur en chef. Notre rédacteur le plus âgé a nonante-deux ans, et fait preuve, à chaque séance de rédaction, d’une vivacité critique… imperturbable. Cette stabilité, qui n’a connu que de rares accrocs, a été rendue possible par une succession d’équipes qui, au cours des décennies, se sont succédé imperturbablement, ce qui ne veut pas dire automatiquement. Au contraire! Il y faut à chaque fois un engagement personnel important. On lira en page 4 l’article de M. Pierre-François Vulliemin, doctorant en droit, qui affirme avec toute la netteté et l’énergie voulues la permanence doctrinale et humaine de notre Mouvement. Avec lui, MM. Denis Ramelet, Olivier Klunge, Benoît Meister, Julien Le Fort, Nicolas de Araujo se sont imposés comme des successeurs de valeur. Ils collaborent à La Nation et à nos autres activités, le camp de Valeyres, les campagnes d’abonnement à l’essai, des récoltes de signatures, etc.

Ils sont de leur temps. Ils ont l’esprit et les préoccupations de leur génération. Ils ont mille fois plus d’occasions que nous n’en avions de se disperser dans les futilités. Plus individualistes, sans doute, que nous ne l’étions, ils ont néanmoins trouvé dans l’évidence du but commun des motifs de se plier aux exigences d’une perspective communautaire et d’accepter les critiques que nous nous distribuons généreusement. Entrés dans notre Mouvement par amitié, par intérêt intellectuel, par sentiment du devoir, ils participent spontanément à une vision à long terme qui leur fera relativiser les défaites occasionnelles – et les triomphes encore plus occasionnels – et persévérer, imperturbables, dans les longs et obscurs efforts et détours de l’action politique.

Visant le long terme, nous voulons aussi le bien d’aujourd’hui. Nous blâmons les réactionnaires qui se réjouissent de toute crise politique parce qu’ils y voient la confirmation de leurs analyses. Nous ne pouvons nous satisfaire d’une débâcle à la fin de laquelle nous pourrions hypothétiquement jouer un rôle décisif: la recherche du pire n’est pas un état d’esprit politique. Le bien du Canton nous importe, non celui de nos idées. Nos idées sont secondes. Elles ne fondent pas notre appartenance vaudoise, elles l’élucident et établissent les moyens de la faire rayonner.

La rédaction a sélectionné des extraits d’articles de différentes époques de La Nation. Elle en a fait un supplément de quatre pages encarté dans ce numéro. On y verra la permanence imperturbable des thèmes principaux de notre action. On verra aussi l’évolution des styles et des approches personnelles.

Tout cela fait que travailler avec nos adversaires d’hier ou de demain ne nous perturbe nullement, si cette collaboration sert le bien commun. Nous en avons eu souvent l’occasion avec le parti libéral et avec certains membres du parti radical ou de l’UDC; exceptionnellement, mais c’est arrivé, avec le parti socialiste. C’est plus difficile avec les partis dits extrémistes, dans la mesure où le bien du pays concret ne les intéresse pas. Mais l’opposition ferme de M. Zisyadis à l’«Espace éducatif suisse unifié» (vilain mot, vilaine chose) ressuscitera peut-être les étranges alliances tacitement conclues lors du combat contre la police fédérale (nous attendons toujours la prise de position de Domaine public sur l’Espace éducatif).

Il ne faut pas se laisser perturber par l’absence presque complète d’échos que rencontre notre action (1): ne pas se conformer à l’idéologie dominante, c’est se condamner à être rarement reçu et plus rarement encore reçu pour ce qu’on est. Les choses qui nous semblent centrales – le Pays de Vaud et ses traditions, le fédéralisme, l’autonomie des communautés intermédiaires – sont des balivernes aux critères du jour. Et certaines des croyances modernes que nous critiquons ou rejetons comme illusoires – l’égalité, la démocratie électorale, le Progrès, l’unification – sont au contraire des tabous pieusement révérés.

L’imperturbable ne vise pas une impossible immobilité des choses, pas davantage une inversion du temps. Il arrive d’ailleurs que le temps nous donne raison. Les thèses de Richard Paquier et de Marcel Regamey sur l’histoire vaudoise ont été confirmées, sous réserve de nuances exagérément soulignées par les médias, par des historiens académiques dont certains sont loin d’appartenir à la Ligue vaudoise. Le projet de présidence du conseil d’Etat, lancée par la Ligue vaudoise en 1952 sous la forme d’une initiative populaire (qui aboutit, mais échoua devant le peuple) a été repris par la Constituante de 2003, qui n’est donc pas entièrement mauvaise. L’initiative pour le référendum des communes a abouti. Ce n’est pas gagné, mais c’est possible.

Garder un œil sur le permanent, empoigner le présent, attendre son heure.


NOTES:

1) La publication de l’article de M. Spring nous contredit sur ce point. Tant mieux: la situation n’est jamais aussi mauvaise qu’on le pense.

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05.07.2020 - 12:10