Léon Savary contre les tartuffes

Jean-Philippe Chenaux La Nation n° 2090 16 février 2018

Il y a un demi-siècle, le 17 février 1968, Léon Savary quittait ce bas monde, emmené par une cohorte d’anges dont son père, le pasteur payernois Jules Savary, avait fait le sujet de sa thèse de licence, et dont il avait lui-même chanté les louanges dans un traité de l’amitié où l’ange gardien apparaît comme «l’image de l’ami parfait que nous avons cherché et que nous n’avons pas trouvé». Faute d’avoir pu l’être à la Chartreuse de la Valsainte, un de ses lieux de retraite préférés, il fut enterré à Estavayer-le-Lac, à l’issue d’un office de sépulture célébré en latin, selon le rite tridentin, par le Prévôt de la Cathédrale de Fribourg, son ami Mgr Paul von der Weid. Maurice Zermatten, président de la Société des écrivains suisses, et Paul Vallotton, au nom de Belles-Lettres, lui rendirent un dernier hommage.

Vaudois de la Broye comme son nom l’indique, né en 1895 à Fleurier, dans le canton de Neuchâtel, Fribourgeois d’éducation, Genevois et Bernois dans l’exercice de sa profession, Veveysan à son retour de Paris, puis Gruérien de domicile, Léon Savary a aussi été un fervent admirateur de l’Abbaye de Saint-Maurice, en Valais, et du Rassemblement jurassien. Aldo Dami a vu en lui «une synthèse originale de la Suisse romande – opposée, fort heureusement, à toute la tradition moralisante d’un pays où, justement, les écrivains étaient tous fils de pasteurs». Il a fait mentir Ramuz, pour qui on ne peut être que d’une région.

Après une enfance passée à Môtiers et à Neuchâtel, le collégien débarque à Fribourg avec sa mère, issue de la noblesse balte, une femme dépressive décrite comme «insupportable et malfaisante», qui lui préfère son frère aîné. Il fait ses humanités au Collège Saint-Michel, qu’il évoquera ultérieurement dans un livre. En quête d’absolu, séduit par la vie monacale et ses offices, il se convertit au catholicisme à l’âge de dix-huit ans et songe à se faire chartreux à la Valsainte. Mais il s’arrête Au seuil de la sacristie et entreprend des études de lettres à l’Université de Fribourg. Membre de Sarinia, section de la Société des étudiants suisses, il s’en fait exclure. Humiliant! Il est alors admis dans la Société de Belles-Lettres, se lance dans le journalisme en collaborant à La Liberté et à la Tribune de Lausanne. Sa licence ès lettres en poche, avec l’hébreu et la philosophie comme branches principales, et après un court séjour à Lausanne, il s’installe à Genève où il rejoint la section locale de Belles-Lettres. Patatras! Le voici compromis dans l’«affaire Perrier». Abondamment tripatouillé par un tiers sans que l’auteur ait pu revoir les épreuves, un article satirique paru dans l’Almanach de Chalamala contre le conseiller d’Etat fribourgeois Ernest Perrier conduit à son arrestation à Genève en juin 1920; il est amené en wagon cellulaire à Fribourg pour un simple délit de presse; les policiers – se non è vero… – le lâchent en territoire vaudois et lui remettent la main au collet chaque fois que le train traverse une enclave fribourgeoise! Léon Savary est condamné à trois mois de prison ferme pour calomnie. Il en purge deux avant d’être gracié par le Grand Conseil fribourgeois, payant ainsi une malhonnêteté commise par un personnage qu’il ne voulut pas dénoncer. Une blessure, s’ajoutant à celles causées par sa mère, qu’il portera toute sa vie dans son cœur.

Sa soif spirituelle d’absolu s’accorde de plus en plus mal avec les réalités quotidiennes et sa propre nature. Il dit ignorer le remords, pour la raison qu’il ignore le péché. Croyant sans être croyant, il regrette bientôt de s’être converti, sans rompre pour autant avec Rome ni avec son réseau d’amis catholiques.

Après avoir été rédacteur en chef du Genevois, Léon Savary entre en 1923 au service de la Tribune de Genève; il y sera chroniqueur littéraire et judiciaire, billettiste (plus de huit mille billets «En passant»), correspondant au Palais fédéral (1935-1946), puis à Paris (1946-1956), où il recevra le ruban de la Légion d’honneur, présidera l’Association de la presse étrangère et créera un fonds pour une caisse d’entraide en faveur de ses confrères en difficulté, avant de s’installer à Vevey (1956-1963), puis à Bulle. Ruban d’honneur central de Belles-Lettres en 1945, il se verra décerner le Prix Schiller pour l’ensemble de son œuvre en 1960.

Son ironie voltairienne et son style font merveille. «Vous écrivez naturellement bien dans un pays où l’on écrit naturellement mal», lui dit Marcel Reymond en lui remettant le Prix Schiller. «Un style net, transparent, mesuré comme la plus juste des architectures», écrit Zermatten. William Matthey-Claudet loue une prose «avec sa sonorité de plain-chant et son éclat de vitrail», celle d’un «païen mystique». «De l’eau de roche qui coule sous les fougères», renchérit Charles-Albert Cingria. L’Encyclopédie Larousse relie ce style à celui d’Anatole France.

Léon Savary a le culte de l’amitié. Pendant la guerre, il use de ses relations pour empêcher l’extradition de son condisciple bellettrien Gerhart Horst, alias André Gorz, né à Vienne d’un père juif et qui deviendra en France l’un des théoriciens de l’écologie politique et de la décroissance. Il intervient aussi en faveur du Dr Walter Michel, un ami bellettrien accusé d’avoir été un agent allemand. Marcel Pilet-Golaz doit quitter le Conseil fédéral? Il est le seul journaliste à lui rendre hommage sans réticence. En octobre 1945, quand la Cour pénale fédérale condamne les fameux «émeutiers» de Bulle, il va déposer une gerbe de fleurs sur le monument de Pierre-Nicolas Chenaux, symbole de la résistance à l’oppression. Il défend le professeur André Bonnard lorsque l’Association des écrivains suisses somme l’helléniste et ancien admirateur de Staline de faire une déclaration après le soulèvement hongrois de 1956. En 1962, au procès des lanceurs de cocktails Molotov contre le Consulat d’Espagne de Genève, il présente Jean-Jacques Langendorf et ses amis comme de jeunes révoltés qui, un jour, deviendront chevaliers de la Légion d’honneur; le jury est alors partagé entre larmes et rigolade…

Cet homme voit loin: «Professer une opinion non estampillée, c’est un scandale; bientôt, ce sera un délit.» Plusieurs catégories d’individus le révulsent: les cafards de sacristie et les tartuffes (il interprétera le personnage de Molière lors d’une théâtrale de Belles-Lettres), les «culs de plomb» du fonctionnariat et les imbéciles. Il s’en prend sauvagement aux critiques Charly Clerc et Edouard Martinet. Les parlementaires subissent le même sort; dans Voulez-vous être conseiller national ?, un pamphlet édité par Jack Rollan, il invite le candidat Jean-Louis Trublet à se contenter de siéger: «C’est tout ce qu’on vous demande. Pas besoin pour ça d’un cerveau. Le cul est très suffisant.»

«Jacobin noir» à ses heures, comme il se désigne lui-même, ce «catholique et sybarite» gouverné par la passion, qui veut corriger l’Evangile par l’Eglise («j’aime l’Eglise de toute la force de mon paganisme»), a manifestement beaucoup péché. Il lui sera, Là-Haut, beaucoup pardonné.

Référence:

BCUF, Fonds Léon Savary; Maurice Zermatten, Jean-Claude Mayor, Pierre Trolliet, Francis Meyer, Léon Savary. A l’occasion de son soixante-dixième anniversaire, Bienne, Ed. du Panorama, 1965; «Léon Savary», La Revue de Belles-Lettres, 1974, No 4; Tamara Leuenberger, Léon Savary : les premiers pas d’un écrivain et journaliste romand, mémoire de master, Université de Fribourg, 2008.

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05.07.2020 - 12:02