Vaudois inconnus

Olivier Delacrétaz
Editorial
La Nation n° 2097 25 mai 2018

Un ami met à votre disposition une petite maison isolée dans une campagne montueuse surplombant le Léman. Vous y arrivez en fin d’après-midi par un chemin de forêt. Dos à la porte qu’on a laissée ouverte, vous prenez quelques instants pour vous accorder avec votre nouveau cadre. A vos pieds, un talus d’herbes agitées par un petit vent et mouchetées d’un reste de jaune printanier; au-dessous, une grande prairie non encore fauchée, bordée d’une haie de grands arbres dont les feuilles laissent encore passer les couleurs du ciel, des montagnes et de l’eau. Tout en bas, légèrement bombé, le Lac. A gauche, Chardonne et Vevey, plus loin Villeneuve et le Bouveret, tout en haut, les Dents du Midi, plus près, le Grammont, la Dent d’Oche, les Mémises. La neige est encore basse. A droite au premier plan, un immense tilleul vous dissimule Genève. Au-dessus de vous, un ciel où se déplace imperceptiblement une composition variée de nuages d’ornement. Tout est à sa place, frais, calme, large et lumineux.

Deux corneilles protègent leur nid en harcelant de tous côtés un milan deux fois gros comme elles. Leurs cris mettent le silence en relief. Le rapace bascule sur une aile et s’éloigne sans se presser.

Vous passez la porte basse, lancez sans attendre une flambée dans le fourneau de catelles blanches pour casser l’humidité, et pour créer l’ambiance. Vos documents, papiers et plumes sont répartis sur la table, vous êtes prêt.

Presque prêt, car la thébaïde est mitoyenne. Vous ne serez installé qu’après vous être présenté à vos voisins et à leur chien. Le couple, qui entamait une bouteille de merlot, vous invite à la partager. Ce n’est pas au programme, mais, bien sûr, vous acceptez. Commence alors la lente approche.

Premier pas sur le thème obligé du temps qu’il fait, ce soir, plus beau qu’annoncé, quoique frisquet, mais certainement assez pluvieux demain, encore qu’on ne sait jamais… On commente le merlot, heureuse retombée collatérale du réchauffement climatique. Puis vous évoquez celui qui vous a fourni le gîte, et son père, et toutes leurs qualités. On attire ensuite votre attention sur le caractère giboyeux de l’endroit. De fait, le lendemain, vous verrez deux biches traverser le paysage, avant de disparaître, en quelques sauts, sans effort et sans bruit. Le pont recommandé par le pape François se construit peu à peu. Le temps s’écoule sans se faire remarquer, ponctué de considérations paysagères et panoramiques.

Alors que le niveau du merlot connaît une baisse alarmante, un quatrième larron s’annonce, muni d’un flacon de secours: un paysan vigneron au sourire madré qui s’assied en tournant le dos au paysage. Vous avez reconnu de loin la jolie étiquette de Dizerens, avec sa feuille de vigne d’or qui sort du format. Cela vous inspire, car vous avez l’esprit d’escalier, de virulentes pensées à l’égard de la «modernisation» de l’étiquette du Caviste d’Ollon, dessinée par Frédéric Rouge.

Vous refermez la parenthèse et revenez à la réalité par le biais des lieux d’origine. Vu son nom, le dernier arrivé est évidemment originaire de Chardonne. Vos hôtes sont d’Ollon, la dame était de Rossinière. De fil en aiguille, il appert qu’elle est lointainement cousine du parrain d’un de vos enfants. L’étau se resserre.

Vous évitez d’un commun et tacite accord d’exclure la partie féminine de la tablée avec des souvenirs militaires. Mais nul doute que ceux-ci eussent révélé quelques précieux liens supplémentaires. Partie remise. Vous fournissez la troisième bouteille, qui durera jusqu’à minuit et sera épuisée en même temps que la conversation s’éteindra. A minuit, vous vous rentrez, gardant par devers vous cette information capitale que Pittet, Jules, fourrier au militaire, déménage à Territet.

Vous n’avez pas parlé de MM. Trump, Kim Jong-un et Macron, ni de Mmes Merkel et May, ni de la drogue, ni de l’insécurité, ni de l’islam. Vous n’avez pas parlé de politique (à peine l’allusion de rigueur aux abus du fisc) ni refait le monde. Vous n’avez pas disputé sur vos «valeurs» respectives. Vous et vos éphémères mitoyens avez juste pris le temps de valider une commune appartenance, et de vous en trouver bien, et même mieux.

Trois connaissances de plus, ce n’est pas à négliger, car, sur vos cinq ou six cent mille compatriotes, de souche ou assimilés, vivant en terre vaudoise ou en exil, combien en connaissez-vous? Mille (e tre, depuis cette soirée)? Mille cinq cents? Il en reste des centaines de milliers que vous ne connaissez pas. D’ailleurs, au culte de l’Ascension, le lendemain, vous ne connaîtrez ou reconnaîtrez personne dans l’église. Tant d’excellentes personnes dont vous ignorez tout, quelques fameux gredins aussi, peut-être même deux ou trois nuls!

Connaître moins de 1% des Vaudois, n’est-ce pas un peu léger pour prétendre parler savamment d’une communauté réunissant plus d’un demi-million de personnes? D’ailleurs, cette communauté, existe-t-elle seulement?

La rencontre de ce soir est plus qu’un indice de cette existence. Elle vous autorise à envisager qu’avec une bonne partie de ces Vaudois inconnus, vous vous trouveriez des cousinages lointains, des amitiés ou des fréquentations partagées, des souvenirs communs; avec d’autres, ce serait l’évocation de quelque randonnée non touristique, d’un monument marquant, d’un fait historique décisif, de quelque préfet vaudois, de la Fête des Vignerons, voire du Général; ou alors, plus élémentairement, vous communieriez sur la base du même accent, de la même ironie, de la même manière prudente et circonstanciée d’aborder des inconnus, par exemple en leur proposant de partager un verre.

Certes, vous ne les connaissez pas, mais cela ne vous empêche pas de les sentir exister, tout proches, portés par la même réalité collective. C’est ce qui justifie votre engagement pour préserver l’autonomie législative du Canton, promouvoir la connaissance de son histoire, de sa littérature et de sa musique, tenir vivants ses usages et ses institutions.

Mais il est vrai aussi que si cette communauté ne se manifestait pas concrètement de temps à autre, votre discours tournerait vite au ressassement et vos idées à la monomanie idéologique. L’appartenance s’entretient, se vivifie d’être reconnue, partagée et fêtée.

Avant de repartir dans le monde, vous promettez de leur envoyer le prochain numéro de La Nation, sans leur dire – vous ne le savez pas encore – que l’éditorial sera tout nourri de cette plaisante rencontre.

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16.08.2018 - 16:34