Le collectivisme est un individualisme

Olivier Delacrétaz
Editorial
La Nation n° 2142 14 février 2020

Tout le monde critique l’individualisme, on ne va pas s’en plaindre. L’individualisme brise les communautés naturelles. En matière philosophique, il réduit la validité d’une pensée à celui qui l’émet, et fait de même pour la religion et la morale. Déliant l’homme de ses attaches communautaires, familiales, nationales, syndicales, il le prive aussi des soutiens et protections qu’elles lui offrent. Il en fait un être isolé et formatable à volonté, un esclave dans les mains des plus forts, sans défense dans la jungle du privé et les labyrinthes de l’Etat.

Le réactionnaire regrette le temps du «holisme» social, où l’individu se définissait par son statut dans la collectivité, alors qu’aujourd’hui, c’est la société qui se définit comme une plate-forme de services à l’individu. Le moraliste s’en prend à l’individualisme autistique que la pratique du portable est en train de généraliser. L’Eglise condamne l’individualisme égoïste qui isole chacun dans sa bulle et le rend indifférent au prochain. Les syndicalistes dénoncent l’individualisme économique sans frein ni frontières, qui traite la personne humaine comme une force de travail et le travail comme une marchandise.

Pour casser cet individualisme, pour rétablir la générosité et la solidarité, pour rééquilibrer les rapports sociaux, la gauche réformiste juge que le plus efficace est d’agir à travers l’Etat. Et pourtant, anonymes, sommaires et contraignants, les moyens étatiques font l’impasse sur les libertés individuelles, l’autonomie des corps intermédiaires et les cas particuliers. Ils consistent principalement à redistribuer les richesses par l’impôt et à assurer une organisation unifiée de la société sous la conduite d’une administration rationnelle et omniprésente.

Cette administration se glisse jusque dans le ménage interne des familles, des entreprises et des communes, qu’elle prive peu à peu de leur autonomie sous prétexte des erreurs ou abus qui s’y commettent occasionnellement. Ce faisant, soit dit en passant, elle porte une atteinte supplémentaire à des liens sociaux déjà fortement attaqués par l’individualisme.

L’ennui, c’est que la générosité perd tout caractère généreux et que la solidarité perd tout caractère solidaire en passant par les filtres dépersonnalisants du règlement et de son application. La redistribution des richesses ne renoue pas les anciens liens communautaires, elle ne crée pas de nouvelles solidarités. Elle crée plutôt des motifs supplémentaires d’éloignement, excitant la rancœur de ceux qui donnent (beaucoup trop) sans savoir à qui et l’ingratitude de ceux qui reçoivent (bien trop peu) sans connaître le donateur.

On est resté à la surface des choses. L’étatisme n’a pas réduit l’individualisme dans les esprits et dans la société. Il y a aujourd’hui autant et plus de relativisme religieux, philosophique et moral, moins de solidarité, plus de concurrence internationale impossible à soutenir, moins de souci des conditions de travail. Même si sa condition économique s’est améliorée, l’individu couvert de droits et d’aides est aussi isolé dans la masse des bénéficiaires de la redistribution que l’individu réduit à lui-même face à ceux qui l’exploitent.

Constat surprenant, l’«État providence» le plus glouton fiscalement et le plus redistributeur de richesses coexiste parfaitement avec le new public management le plus capitalistique, comme on le voit avec le système hospitalier vaudois. Cette énorme institution n’a cessé d’évoluer dans le sens d’un néo-libéralisme obsessionnel (compression du personnel et compression des coûts) sous les quinze ans de règne d’un ministre socialiste intelligent, énergique et doté d’une authentique conscience syndicale. Cherchez l’erreur!

On éprouve le sentiment que, même si la propriété individuelle passait entièrement aux mains de l’Etat – lisez les propositions de «Grève pour le climat»! –, même si l’on emprisonnait tous les capitalistes et tous les spéculateurs, même si les Européens démolissaient tous leurs murs pour construire des ponts partout, l’individualisme continuerait de croître.

Comme pour confirmer cette croissance irrésistible, une classe de petits et grands bourgeois de gauche nous est née: individualistes et jouisseurs, ils profitent à fond du statut moral et social que leur vaut leur adhésion proclamée au système… tout en nous faisant part de leurs états d’âme scandalisés par l’individualisme «de droite». Cette classe forme ce que les communistes nommaient la nomenklatura et que nous appelons «la gauche caviar» ou, par contre-sens, «l’élite».

Le collectivisme est un individualisme. C’est un individualisme revendicateur et assisté, souvent geignard et victimaire. Il ne remplace pas l’individualisme conquérant et accapareur, il s’y ajoute et l’aggrave.

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21.02.2020 - 12:31