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A la suite d’une discussion sur le bien commun

Olivier Delacrétaz
La Nation n° 2240 17 novembre 2023

Reçu amicalement par la section fribourgeoise de Zofingue pour introduire une discussion sur le bien commun, nous avons longuement tourné autour du sujet, commençant par énumérer tout ce que le bien commun n’est pas: le bien commun n’est pas la prospérité, même si le souci de la prospérité en fait partie; ce n’est pas le fait de durer, même si la durée en est une composante essentielle; ce n’est pas un régime, même si la détermination du bon système politique est un aspect fondamental du bien commun; le bien commun n’est pas l’intérêt général, qui n’en est que la partie la plus matérielle; le bien commun n’est pas une application de l’éthique individuelle aux affaires politiques, même s’il est, à sa manière particulière, un bien moral; le bien commun ne se fait pas à coup de lois, même si les lois sont l’une des expressions du bien commun; le bien commun n’est pas la réalisation d’une vision enthousiasmante, même si le service du bien commun est enthousiasmant.

Le bien commun est au confluent de toutes ces définitions insuffisantes. Cette situation nodale rend la notion un peu difficile d’accès. Il faut la saisir au vol, ou l’approcher à pas feutré, plutôt que la définir rationnellement. Par souci de facilité, on est toujours tenté de la réduire à l’une de ses composantes. En ce sens, établir la liste de ce que le bien commun n’est pas est une manière de le cerner et de protéger son originalité.

On pourrait dire que le bien commun politique est une situation de relative harmonie dans le corps social, d’équilibre durable et d’unité entre ses parties. Ajoutons-y la nécessité d’une autorité légitime chargée de l’ordre général et des arbitrages entre les intérêts particuliers, entre les libertés et l’intérêt général, capable en outre de faire respecter ses décisions. Cette définition indique qu’on tend au bien commun, qu’on y touche parfois plutôt qu’on ne le réalise pleinement et définitivement. Le bien commun est l’étoile polaire du politique.

Le bien commun est une synthèse. Il a quelque chose d’une œuvre d’art. Mais l’œuvre ne cesse d’évoluer, puisqu’il s’agit de conserver l’équilibre et l’unité entre des choses qui changent: villages qui se transforment en villes, entreprises qui disparaissent, ou grandissent exponentiellement, parfois au point de devenir des Etats dans l’Etat, réformes scolaires bousculant la géographie, fusions communales, entrepreneuriales, syndicales, et tout ce qui se passe à l’extérieur du pays, pressions des Etats voisins et des firmes multinationales, durcissement des frontières, défaut de matières premières, guerres plus ou moins proches. C’est dire que le bien commun est fragile et toujours à recommencer.

Le bien commun n’exige pas de l’autorité qu’elle bouscule le corps social au nom d’un âge d’or réactionnaire ou progressiste. Il lui fait un devoir de prendre en compte tout ce qui existe dans la société, d’en saisir la réalité et la valeur dans la perspective du tout.

Cette idée d’un tout soumis à l’œil de l’autorité peut sembler liberticide aux yeux d’un monde marqué par le préjugé individualiste. Il faut bien voir que dans la perspective du bien commun, la relation n’est pas entre l’Etat et le simple citoyen isolé et sans défense, mais, pour la protection organisée de celui-ci, entre l’Etat et les communautés plus réduites, familiales, communales, professionnelles, associatives et autres auxquelles le citoyen appartient. Face au pouvoir, ces appartenances protectrices réservent à la personne des espaces de liberté à sa portée.

Elles ne rendent pas moins service à l’Etat chargé de la synthèse du bien commun, étant autant de structures autonomes qui, sous réserve d’un trouble grave à l’ordre public, le dispensent de gaspiller ses forces dans des domaines où il n’est pas compétent: l’éducation des enfants, la conduite d’une entreprise, d’une Eglise, d’une paroisse ou d’une association.

Le bien commun est aussi rendu possible par l’existence d’innombrables usages éprouvés par l’histoire, de traditions anciennes, de concordats intercommunaux, de conventions collectives, de liens personnels professionnels, amicaux, de voisinage, d’habitudes qui règlent implicitement les non moins innombrables coexistences, plus ou moins rugueuses, voire antagonistes, entre les personnes ou les groupes de toutes sortes.

En cela, le bien commun est conservateur. Il commande à l’autorité le respect des choses qui existent et qui fonctionnent. En particulier, les choses changent, mais doivent le faire à leur rythme propre. Même pour faire une nouvelle loi, il y faut le temps, le temps de la concevoir, le temps d’en ajuster les termes exactement, par rapport à la réalité et par rapport aux autres lois, le temps d’imaginer sans passion les retombées principales et collatérales à long terme de son application. Il faut la douceur du temps, de la routine, du polissage par l’expérience pour orienter les lois dans la perspective du bien commun. Une loi votée dans l’urgence, climatique, sanitaire, sociale, environnementale, énergétique, a toutes les chances de nuire au bien commun.

Le bien commun est durable et changeant, conservateur et créatif, nécessaire et insaisissable.

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