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L'arme à la maison

Olivier DelacrétazEditorial
La Nation n° 1795 13 octobre 2006
Le fait que, seul de tous les soldats du monde, le soldat suisse conserve son arme à la maison durant les périodes où il n’est pas en service est au centre d’une polémique absurdement gonflée. Des parlementaires ont trouvé dans ce thème une mine de discours solennels et «responsables», la presse a emboîté le pas et nous bassine avec les risques d’agression et de suicide, des esprits convenus écrivent à M. le Rédacteur pour demander sur le ton de l’évidence que la Suisse s’aligne sur les pays voisins, les ennemis traditionnels de la défense armée, enfin, se sont engouffrés dans la brèche.

Le conseiller fédéral Samuel Schmid est monté à l’assaut pour défendre la tradition. Nous avouons éprouver quelque peine à saisir son argumentation, principalement fondée sur la lutte contre le terrorisme. On ne voit pas très bien, concrètement, en quoi la possession d’une arme à la maison aiderait le simple soldat à empêcher les actes terroristes.

La raison qu’on nous donnait à l’époque où le soussigné faisait son école de recrue était que le soldat devait pouvoir se défendre sur le trajet qui conduisait de son habitation au lieu de mobilisation. On nous faisait aussi remarquer qu’être équipé facilitait et accélérait l’entrée en service du soldat. Ce dernier argument a perdu beaucoup de sa valeur dans la perspective de la «montée en puissance» qui caractérise «Armée XXI»: selon cette conception évolutive, l’armée se met en place préventivement et suit un processus de mise à niveau qui dure plusieurs mois, au cours duquel le soldat aura évidemment tout loisir d’aller chercher son arme au magasin. «Armée XXI» repose sur l’idée que le territoire suisse ne sera pas attaqué avant très longtemps et que sa défense est pour l’heure une tâche secondaire de l’armée. L’affirmation contraire est tout aussi plausible. L’explosion nucléaire nord-coréenne nous rend attentifs au fait que la guerre est toujours à nos portes. L’argument de la rapidité de l’entrée en service conserve donc, malgré la théorie officielle, une certaine pertinence.

Un autre motif est que les tirs obligatoires, utile rappel annuel du maniement de l’arme, ne sont imaginables que si le soldat a son arme sous la main.

Mais l’essentiel est ailleurs. L’essentiel est dans le statut psychologique et moral que la possession de son arme donne au soldat suisse.

La levée en masse telle que l’inventa la Révolution française est fondée sur les énormes besoins en chair à canon de la guerre moderne. Comparée à l’armée de métier, économe des hommes et des engagements, l’armée «populaire» est une barbarie jusqu’au-boutiste. Le soldat individuel n’est rien, dans cette masse à manoeuvrer. «J’ai cent mille hommes de rentes», disait Napoléon. Le fait que le soldat suisse conserve son arme à la maison lui confère une dignité personnelle qui le situe à mille lieues de ces soldats de boucherie. On pourrait presque qualifier son statut d’aristocratique si le terme n’évoquait un raffinement de moeurs assez éloigné du comportement du soldat suisse moyen tel que nous l’étions. Mais c’est un fait que l’Etat, et par lui la population, témoigne d’une grande estime au citoyen soldat quand il lui confie en toute responsabilité un fusil et des munitions. Qu’il en convienne ou non, cette manifestation unique de confiance élève le soldat dans la conscience qu’il a de luimême et de sa responsabilité: il est et reste un soldat, même en dehors des périodes de service et même s’il croit s’en moquer. Le chef de l’armée, le commandant de corps Christophe Keckeis, le souligne très bien dans une interview parue le 30 septembre dans L’Express:

Les discussions actuelles, au sein de la population et au Parlement, font douter nos soldats, qui sont avant tout des citoyens responsables. Je ne veux pas qu’ils pensent que nous, et moi le premier, n’avons plus confiance en eux.

A l’armée, où chacun compte sur tous les autres, la confiance réciproque est aussi importante que la maîtrise des moyens techniques. La quantité de fusils rangés dans les armoires des soldats suisses mesure le niveau de confiance générale qui règne dans la Confédération. La cohésion sociale qu’il révèle renforce considérablement l’effet de dissuasion à l’égard d’un ennemi potentiel.

Il est possible qu’arrive un jour où cette confiance aura disparu dans une Confédération oublieuse de sa raison d’être. L’arme à la maison ne sera plus qu’un symbole creux et une menace pour la société. Certains soldats l’égareront, d’autres n’hésiteront pas à la vendre ou à l’utiliser à titre privé. Nous n’en sommes pas là, tant s’en faut, et nous n’avons pour l’heure aucun motif de supprimer l’un des aspects les plus originaux de notre tant décrié, mais incontestable Sonderfall.

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