Entre deux feux
Les membres des partis nous reprochent notre distance à l’égard du régime parlementaire. Notre refus de présenter ou soutenir des candidats leur apparaît comme du détachement face au cambouis des affaires courantes. Ils se désolent de notre peu d’enthousiasme pour les discussions électorales, dont nous ne cessons de voir et rappeler le caractère diviseur. Il est déjà arrivé que la RTS renonce à nous donner la parole au motif que nous n’étions pour les téléspectateurs «pas aussi lisibles qu’un parti». C’est dire combien l’officialité peine à nous saisir, sur la forme comme sur le fond. Depuis près nonante ans nous refusons de rentrer dans le moule, en dépit du fait qu’il n’y aurait «qu’à suivre la pente».
D’un autre point de vue, des mouvements ou personnes plus ou moins issus de notre famille politique nous trouvent parfois trop «légitimistes». Ce reproche nous fut adressé dans le numéro de L’Antipresse du 22 février. Notre attachement aux institutions découlerait de notre ADN réactionnaire. Soucieux de déceler des traces de traditions sous les institutions actuelles, nous n’oserions jamais aller jusqu’à tirer prétexte de leurs lâchetés ou trahisons pour remettre en cause leur existence elle-même.
Il est vrai que nous considérons que les institutions, même lorsqu’elles n’épousent qu’imparfaitement les mœurs ou traditions du pays, rendent l’action politique possible en lui donnant un cadre. Elles ont à long terme une valeur en elles-mêmes, indépendamment des politiques qu’elles mettent en œuvre.
L’Antipresse concluait en regrettant notre refus «d’entrer en dissidence», de «dire non» aux autorités, «le cas échéant de leur désobéir». Cet appel cache une attitude tendanciellement révolutionnaire, pour partie idéologique et légèrement romantique. On peine à discerner les contours que pourrait sérieusement prendre la dissidence dans la Suisse de 2026. Par son recours au secret et sa propension à la violence, le milieu alternatif d’extrême-gauche, ses zadistes et ses squatters, incarnent ce qui s’en rapproche le plus, tout en restant dépendant des journalistes et des policiers pour exister.
L’appel à la dissidence est surtout une proposition grave. Qui le formule devra assumer sa responsabilité jusqu’au bout. D’abord face à la justice de l’Etat dont il conteste la légitimité. Ensuite et surtout à l’égard des personnes qu’il aura entraînées à sa suite dans une aventure possiblement sans lendemain.
Notre contradicteur reprochait à La Nation de s’aveugler devant l’incohérence qu’il y aurait à professer de bons principes à l’attention d’autorités les ayant reniés depuis longtemps. C’était oublier qu’entre ces deux strates se situent une foule de points d’accroche et d’interstices où une action favorable au bien commun demeure possible.
D’abord du fait du régime lui-même: les faiblesses de nos autorités ne doivent pas occulter leurs réussites. Le Conseil fédéral a récemment refusé que des avions de reconnaissance américains en route vers l’Iran survolent notre territoire. Cette décision exigeait un certain courage dans le contexte actuel des discussions commerciales avec les USA et leur tempétueux président. Nous le voyons aussi chaque jour en politique vaudoise où la voix de notre mouvement perce, parfois de manière décisive. Ce fut le cas l’an dernier avec nos actions victorieuses contre la loi sur les communes ou le droit de vote des étrangers, qui émanaient pourtant du sommet de l’Etat.
Les institutions ne sont en outre pas toutes étatiques. Elles offrent ainsi un champ d’action, parfois étendu, en dehors du régime. La Ligue vaudoise a elle-même la prétention d’offrir au Pays sa structure institutionnelle propre et son regard sur la chose politique.
Dans La Nation du 24 janvier 1981, Marcel Regamey avait décrit l’attitude de notre mouvement comme «originale, non marginale». Ne cédant pas un pouce à la spirale électorale et aux étouffants rituels de pensée de l’officialité, nous acceptons de combattre à ses côtés lorsque le bien commun du Canton l’exige. C’est là notre relecture de l’aphorisme maurrassien: «Par tous les moyens, même légaux.»
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- Le fédéralisme dans le paquet d'accords avec l'UE – Lionel Hort
- † Jean-Pierre Tüscher (1929-2026) – Ligue vaudoise
- Hegel avant Hegel: le rôle du Pays de Vaud – Denis Ramelet
- Boîte à livres – Jean-Blaise Rochat
- Un oratorio de Pâques à Saint-François – Antoine Rochat
- Fin des travaux au château de Grandson – Frédéric Monnier
- L'homme périphérique – Olivier Delacrétaz
- Dossier du patient informatisé – Cédric Cossy
- Les Romands et les urbains – Benjamin Ansermet
- A quelque chose malheur est bon – Jacques Perrin
- Las de n'être pas fautifs – Jean-François Cavin
- Espèces d'ordures – Le Coin du Ronchon
