Réformite aiguë
Le temps ne respecte pas
ce qui se fait sans lui.
(Sagesse populaire)
Sur le site Antithèse/Bon pour la tête du 1er mai, M. Guy Mettan signe un article intitulé «Pourquoi l’école est à la peine en Europe». Les enquêtes du «Programme international pour le suivi des acquis des élèves» (PISA) signalent une baisse des «performances» scolaires dans tous les domaines.
L’auteur incrimine notamment la «réformite aiguë» des milieux pédagogiques. Le nombre, les critères d’entrée et la durée des filières scolaires, le nom même de ces filières, les programmes, les méthodes, les systèmes de notation, ou leur absence, les débouchés, la formation des enseignants, tout ce qui concerne l’école publique ne cesse de changer. Ces réformes incessantes surchargent les enseignants, rendent difficile pour les parents de contrôler le travail de leurs enfants et suscitent chez ceux-ci autant d’illusions que de déceptions.
Toute réforme, en particulier scolaire, a besoin de beaucoup de temps pour une mise en place propre et efficace, et respectueuse de tous les acteurs concernés. Cette masse humaine innombrable et complexe ne bouge que très lentement.
Il faut du temps pour intégrer une réforme dans notre vie quotidienne, de telle manière que sa pratique nous devienne naturelle. L’enseignant doit s’adapter, corriger ses habitudes, changer ses références, faire évoluer ses réactions spontanées. La méthode qui arrive toute neuve des laboratoires pédagogiques est rarement utilisable telle quelle. Il faut la roder, en conserver ce qui est utilisable, la compléter et la corriger à la lumière des expériences quotidiennes. Cela ne peut se faire que dans la durée d’un environnement sûr, stable et serein. Or, une telle exigence est impossible à satisfaire quand des réformes déferlent en continu, à un rythme accéléré, se doublent, se contredisent, s’ignorent les unes les autres ou s’embourbent en toute discrétion.
Tous les gouvernements, peut-être parce qu’ils sont dépassés par le caractère technique des réformes scolaires, les acceptent, les défendent et les imposent à la population. Les gouvernements de droite le font en traînant les pieds, ceux de gauche avec un enthousiasme aveugle. Mais tous s’alignent. Cela pourvoit les réformateurs d’une grande autonomie par rapport à l’Etat qui les emploie.
L’horizon scolaire bascule régulièrement. Entre 2017 et 2022, par exemple, ce ne sont pas moins de trois réformes majeures qui ont été entamées par le gouvernement: d’abord le Concept 360° qui introduisait l’école inclusive, ensuite la suppression des devoirs à la maison, qui visait explicitement l’égalisation par le bas, enfin une politique engagée de soutien scolaire aux changements de genre. Cette dernière a été opérée en catimini, sans que le Grand Conseil ait seulement eu son mot à dire.
Plutôt que de réformes, il vaudrait d’ailleurs mieux parler de révolutions, avec tout ce que cela comporte de chantiers interminables, de perte de savoirs pédagogiques, de désordres collatéraux, d’imprévus irrattrapables, avec tout ce que cela comporte aussi de réformes supplémentaires censées limiter les dégâts.
Rappelons, pour compléter le paysage, que la décision fédérale de porter à quatre ans la durée du gymnase a contraint le gouvernement vaudois de modifier l’organisation de la fin de la scolarité obligatoire et de l’enseignement postobligatoire. C’est la grande réforme MAT-EO, (Maturité–Ecole Obligatoire), qui entrera en vigueur à l’école obligatoire avant 2032.
Un esprit tant soit peu complotiste, se rappelant l’introduction hâtive et brutale de la méthode «Maîtrise du français» ou d’EVM, jugera que l’enchaînement affolant des réformes vise avant tout à empêcher les opposants, submergés, d’organiser la lutte. Un autre distinguera dans les rafales de réformes une application de cette idée selon laquelle il faut tout réformer d’un seul coup, pour séparer complètement l’école de l’ancienne réalité, et créer, enfin, un monde scolaire entièrement nouveau. Certains dénonceront l’esprit obstinément optimiste des réformateurs scolaires, pour lesquels, depuis cinquante ans, on est toujours sur la dernière ligne droite. On peut aussi se dire, tout simplement, qu’on a pratiqué trop longtemps trop d’opérations trop profondes, que le malade agonise et que, seul, l’engagement quotidien des enseignants nous évite le pire.
M. Mettan dénonce encore l’approche par compétences, qui se fait souvent au détriment des savoirs précis et systématiques. Il dénonce un système inclusif trop radical et mal maîtrisé. Ajoutons le remplacement de la pédagogie empirique, évolutive et modulable au gré des situations, par la pédagogie à prétention scientifique, raide et sectaire, qui fait de l’enseignant l’animateur soumis d’une méthode intouchable. Ajoutons encore l’obsession des études longues, qui déséquilibre tout le système. Ajoutons enfin l’arrière-fond général d’une foi égalitaire, toujours déçue, mais qui rebondit toujors.
Cela étant, opposer aux réformes une contre-réforme symétrique ne ferait qu’augmenter les dégâts. Mais il est nécessaire de soigner la «réformite aiguë» sur les sujets de société, de ralentir leur rythme, de geler les projets de réforme en préparation, d’examiner d’une façon critique les résultats des réformes mises en œuvre ces dernières années. Ce n’est pas le rôle des réformateurs eux-mêmes, mal placés pour critiquer leur propre travail, mais celui du politique, et en particulier celui du chef du Département.
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- La présidence du Conseil d'Etat – Editorial, Félicien Monnier
- Méritocratie et démocratie – Benjamin Ansermet
- Edmond Gilliard, ou l'exigence qui ne cède pas – Yannick Escher
- Au château de Gracq – Lars Klawonn
- Etatisation de la société: la progression continue – Jean-Hugues Busslinger
- Tourments d'un agnostique – Jacques Perrin
- La dictature de l'«intérêt national»? – Jean-François Cavin
- La contestation a toujours un moteur – Le Coin du Ronchon
