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Du Moulin Creux à Tridel

Olivier DelacrétazEditorial
La Nation n° 1737 23 juillet 2004

Il m’arrive de passer par le quartier où j’ai vécu mon enfance. Il s’étend en gros de l’église de Vennes à l’Hôpital, et en détail du Collège de La Sallaz, où j’ai suivi la troisième et la quatrième primaires sous la férule de M. Moret, au haut du Calvaire, où se trouvait la petite épicerie de Mme Prongué (à cette époque, «Les Falaises» n’étaient pas encore construites). Devenus grands sinon avisés, trois de mes camarades y ont tenté le casse le plus raté de l’histoire lausannoise, gagnant du même coup le surnom de «gang de la brouette», décerné par André Marcel dans La Nouvelle Revue.

Nous étions des enfants privilégiés, ayant à disposition une usine (Pierre de Plan) bordée d’immenses tas de déchets, d’où des expéditions vespérales nous permettaient de ramener des bouts de tuyaux mal ébarbés qui nous servaient de sarbacanes. En dessus, il y avait un terrain de football, en dessous, le parc avicole du «père Collet», dont nous chapardions les cerises et dont, dissimulés derrière un tas de planches pourries, nous écoutions les hurlements avec une excitation un peu inquiète. Plus bas, le Tea-Room de Mont-Charmant, qui a été transformé en restaurant chinois depuis lors. J’y ai tiré, pâle et défait, mes premières et dernières bouffées de «vuarbe», cette espèce de liane emplie d’une matière spongieuse qui laisse la fumée passer. Au milieu, le numéro 16 de l’avenue de La Sallaz, dont le toit plat nous permettait de contempler gratuitement les feux d’artifices tirés du lac pour la «Nana», la Fête de la Navigation. Séparant ces divers territoires d’aventures, tout un appareil de murs aux enduits fissurés, de palissades croulantes, de barrières de fer plus ou moins dangereuses mais toujours franchissables. De l’autre côté de la route, il y avait, en remontant, le tennis, puis le cimetière.

Parmi les menaces qui planaient sur le groupe d’enfants fort divers que nous formions, il y avait la «bande à Romano», qui sévissait sur le plateau de La Sallaz. La rumeur disait qu’il avait dix-huit mille hommes, «autant que l’armée suisse» précisait le Polonais, qui exhibait à l’appui de ses dires une laide balafre au mollet due, à ce qu’il disait, au fouet de Romano. Descendant du cimetière, un talus vertigineux et couvert de forêt aboutissait au Flon, dont la rive occidentale était bordée de roulottes où vivaient des Romanichels, lieu dont l’accès nous était totalement interdit, faut-il le préciser.

Avec Marti et Sueur, nous avions construit une cabane quelques mètres en dessous du plat du cimetière. Marti avait deux ans de retard, il était très fort et bagarreur. De plus, c’était un dessinateur stupéfiant. Sueur était le fils du gendarme. Cela ne l’empêcha pas, un jour d’angoisse, de voler, avec mon aide, deux raves et une pomme de terre à l’épicerie du chemin des Diablerets et de les enterrer comme provisions dans la perspective d’une famine qui ne pouvait manquer. Aujourd’hui, l’Etat a jugé bon d’ériger une annexe à l’ancien Hôpital Nestlé sur cette réserve vitale.

Quoi qu’il en soit, le bruit avait couru que Romano avait conçu une opération pour s’approprier notre cabane. C’était une catastrophe, car deux des nappes utilisées dans la construction avaient été empruntées à ma mère à son insu.

Payant d’audace, nous démontons fébrilement la cabane. Nous chargeons les planches et les toiles et les bâtons et les tapis sur un petit char. Nous allons tellement vite que nous renversons le tout au milieu de la route, certes moins fréquentée qu’aujourd’hui. Nous rechargeons, la peur au ventre, dissimulons le tout dans mon jardin et, couchés sur le toit plat du Tea-Room, nous attendons les troupes de Romano. Arrive une petite escouade (sans doute l’avant-garde) qui, se voyant flouée, pousse des cris et lance des pétards dont les crépitements rageurs saluent notre victoire.

En hiver, nous montions avec nos luges Davos jusqu’au chemin du Moulin Creux, qui décroche à la hauteur du Collège en direction du Flon. Nous formions un train, chacun accrochant la luge du suivant avec ses pieds, la petite luge, plus maniable, assurant la tête du convoi à son propriétaire. Et, laissant sur les premiers mètres les traces d’une rouille noirâtre accumulée durant l’été, nous foncions entre les arbres sur le chemin cabossé plus ou moins couvert de neige. Au bas, nous nous arrêtions devant le pont qui conduisait... au fait, je ne savais pas où il conduisait. C’était la limite de notre monde, le début d’un no man’s land dont je ne m’avisais pas de l’existence. Un mystère tel qu’il ne m’apparaissait même pas comme mystère. Mon monde me suffisait pleinement.

Restons au Moulin Creux, mais revenons à notre époque. Il y a deux ou trois mois, croyant jeter un coup d’œil ému sur le temps passé, je suis ébloui par une lumière inhabituelle: les talus ont été déboisés, du cimetière au haut du carrefour de La Sallaz. Ce défrichage m’ouvre une perspective inattendue. Le chemin du Moulin Creux, qui a changé de nom et se nomme «Les Cascades», conduit non plus à un monde virtuel dissimulé par une jungle impénétrable, mais à un chantier bien réel et trépidant. La Ville a fait sortir de nulle part une immense plaine à côté et en contrebas de la place de La Sallaz, laquelle se voit repoussée à l’est et déclassée au rang de petit quartier périphérique d’un nouveau centre industriel.

Chose curieuse, je n’éprouve pas le sentiment de regret que je me serais attendu à éprouver, plutôt un sentiment d’exaltation. Ce chantier est grandiose – je sais bien que Tridel, puisque c’est de cela qu’il s’agit, est critiquable à plus d’un titre –, mais il y a quelque chose de magnifique à voir cet immense champ d’opération se déployer, les grues et pelles mécaniques faire leur ouvrage avec férocité et précision, la poussière du travail s’élever au-dessus des ouvriers. Un sentiment légèrement prométhéen m’emplit et contrebalance la disparition de mes repères personnels.

Pas de nostalgie! C’est vrai, le Moulin Creux conduira désormais sans mystère à la porte de la future usine, à moins qu’il ne soit purement et simplement condamné, voire comblé. En dessus du tennis, on a coupé la haie où le «père Fivaz» s’était endormi à côté de sa bouteille et dont sa petite femme énergique l’avait ramené comme un gros caniche. Les pouvoirs publics ont désaffecté le cimetière; on n’y trouve plus de crânes à fleur de sol. Mais ils ont conservé intactes les tombes de quelques Vaudois qui ont marqué le pays: Eugène Rambert, Frédéric-César de La Harpe, Charles Secrétan, un écrivain, un politique et un philosophe. Les autorités lausannoises ont judicieusement marqué la différence. Mes souvenirs d’enfance, qui me sont si nécessaires, n’ont vraiment rien d’universel. Ils ne constituent pas, contrairement à ces illustres disparus, un élément du patrimoine vaudois. On ne saurait prétendre les opposer comme tels à l’évolution du monde. Ils ne me donnent pas le droit de défiler avec une pancarte «touche pas à mes souvenirs d’enfance!».

D’ailleurs, les enfants de La Sallaz de la prochaine génération fabriqueront des catapultes avec les noisetiers qui longeront les treillis protégeant l’usine de traitement des déchets ou le M2. Ils fabriqueront d’autres cabanes que d’autres viendront détruire. Ils se créeront d’autres souvenirs pour quand ils seront grands. La limite mystérieuse du monde enfantin, même repoussée à coups de trax à la Tour de Sauvabelin ou à la Chocolatière, continuera de sinuer.

Pour nous, nos souvenirs subsistent très bien sans support extérieur. Ils vivent en nous. Ils coexistent parfaitement avec le progrès lausannois en marche vers le nord.

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