Emotions et politique

Olivier Delacrétaz
Editorial
La Nation n° 1750 21 janvier 2005
La politique a pour but de réaliser le bien de la communauté nationale, qu’on appelle aussi «bien commun». Le bien commun est le bien de l’ensemble comme tel. Il est la synthèse des biens particuliers des familles et des communautés intermédiaires, communes, entreprises, associations professionnelles et mille autres qui constituent la communauté politique sous la conduite de l’autorité. Comme son nom l’indique, le bien commun est une notion morale.

Exerçant sa fonction, l’homme politique est habilité à recourir au pouvoir et à tous les moyens de contrainte qui en relèvent. Il appréhende, juge et condamne les délinquants, expulse les étrangers indésirables, ferme les frontières, mobilise, déclare la guerre.

D’un côté, donc, la politique relève de la morale et de l’autre, elle peut légitimement utiliser des moyens que la morale interdit au simple particulier. Comment se l’expliquer?

La morale politique n’est pas, comme on le croit communément, une extension de la morale individuelle au plan collectif, grevée de certains accommodements - le moins possible! - à cause de la malice des temps. La morale politique a des caractéristiques propres qui la distinguent de la morale individuelle. Ainsi, quand un politicien déclare que le pays est en train de «perdre son âme» en renvoyant les requérants, il fait un transfert indû de la morale individuelle à la morale politique. On peut certes parler par analogie de l’âme d’un pays. L’«âme» d’un pays, c’est ce qui le distingue des autres et en fait un pays unique, c’est-à-dire son histoire, ses traditions et ses mœurs, sa culture. Pour ne pas perdre cette âme, il lui faut précisément maîtriser l’immigration et utiliser les moyens légaux qui le permettent.

Le premier souci du politique doit être d’assurer la paix à l’intérieur du pays et l’indépendance face à l’extérieur. Tout le reste vient ensuite. La matière du politique est immense, complexe et partiellement insaisissable. Ce sont des milliers de communautés intermédiaires, des dizaines de milliers de familles, des centaines de milliers de personnes humaines pourvues d’une volonté propre, de beaucoup d’intérêts et d’encore plus d’appétits plus ou moins maîtrisés. L’Etat ne peut travailler au coup par coup. Ce qui rend son travail possible, ce sont la stabilité de l’ordre, le respect des usages et des lois, les mœurs et les automatismes sociaux. C’est à la protection de ces éléments d’ordre qui sont devenus naturels au fil du temps que l’Etat doit vouer ses soins. Autant dire que son action est le plus souvent indirecte et assez abstraite.

La pensée courante qui fonctionne essentiellement à l’émotion n’est pas perméable à ces exigences ascétiques de l’art politique que sont la durée, l’équanimité, la distance à l’égard des cas particuliers. L’émotion a toujours gain de cause devant la foule et devant la presse. L’émotion se justifie elle-même. Elle exclut tout ce qui n’est pas elle. Elle autorise tout, bénit tout, submerge tout. Elle concentre toute l’attention sur l’instant présent. Demain n’a pas d’importance: on sait, mais on refuse de savoir, qu’on ne pourra héberger durablement les requérants dans les paroisses, mais on fait comme si, c’est si fort, on se sent tellement vivre. L’appel au respect de la loi, l’évocation de l’afflux de nouveaux requérants provoqué par une «régularisation illégale», le caractère de plus en plus inextricable de la situation, tout cela n’a aucune force face à la photo d’une petite écolière bosniaque dont les parents ont été déboutés.

Le politicien cynique peut laisser faire, et attendre que les conséquences de ses insuffisances soient suffisamment évidentes pour que surgisse une contre-émotion qui relance le balancier dans l’autre sens. Cela lui permettra de retrouver le soutien de la population. Mais ce n’est pas encore de la politique.

Le politique doit concevoir les choses dans le long terme, imaginer toutes les conséquences possibles d’une erreur qui semble n’en avoir aucune sur le moment. Nous payons d’un surcroît de désordre et de peines le retard pris dans le traitement des dossiers et l’exécution des renvois définitifs. Ces petites forfaitures minent peu à peu l’Etat. L’autorité politique disparaît, et avec elle, c’est la communauté qui sombre dans l’inexistence. Ces considérations doivent être absolument prioritaires pour l’homme d’Etat et diriger son action. En ce sens, la décision du Conseil d’Etat, même partiellement dilatoire, réserve encore un peu l’avenir.

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