L'Etat sans maître

Olivier Delacrétaz
Editorial
La Nation n° 1752 18 février 2005
Selon M. Broulis (1), les efforts du Conseil d’Etat pour équilibrer les finances cantonales porteront leurs fruits si le peuple accepte les quatre augmentations d’impôts le 17 avril. Deux tiers d’économies, un tiers de recettes supplémentaires: on ne peut couper davantage, estime-t-il, sans porter un coup inacceptable aux prestations fournies par l’Etat, notamment dans les domaines de la santé, de l’école, de l’action sociale et de la sécurité.

Répondant implicitement à certaines critiques, M. Broulis affirme que les personnes du terrain, enseignants, infirmières, travailleurs sociaux, policiers, ne sont pas seules touchées par les mesures d’économie. L’Etat a réduit le train de vie de l’administration centrale. Il économise sur l’entretien des routes, sur les transports, sur l’Eglise.

De plus, estime M. Broulis, ces augmentations sont «ciblées et modérées ». On pourrait lui rétorquer qu’elles aggravent encore une fiscalité qui, elle, n’est pas modérée. Mais, nous en convenons, on ne peut prétendre que ces mesures seraient absolument insupportables pour le citoyen. Si réellement les quarante-cinq millions de recettes supplémentaires qu’elles devraient lui rapporter (2) permettaient de sortir le pays de la dèche, nous les soutiendrions.

La réalité, c’est que nous n’y croyons pas. La méfiance que nous éprouvons est trop grande. Sans même parler du luxe incroyable des constructions et réalisations officielles, sans même évoquer les multiples baronnies bureaucratiques qui, du bureau de l’égalité au service des sports, multiplient les opérations de prestige destinées à justifier leur existence, nous constatons que la mécanique est devenue folle.

Le Département de la Formation et de la Jeunesse nous en fournit un parfait exemple. La HEP, réalisée entièrement - et dans quelle hâte insensée! - sous la responsabilité de Mme Lyon, est un échec hallucinant... qu’on n’a accepté de reconnaître que parce que la Conférence des directeurs cantonaux de l’instruction publique lui a refusé la légitimation fédérale. On a donc décidé de faire une HEP 2... mais sous la conduite des mêmes bousilleurs qui avaient conçu et réalisé la première mouture! PECARO, l’énorme «Plan d’étude cadre romand», sommet de technocratisme bâclé, a fusionné sans problème avec les organigrammes du DFJ. Et l’on nous annonce une nouvelle réforme lourde pour ces prochains mois : tous les établissements scolaires vaudois devront désormais proposer les trois voies. Il s’ensuivra des remaniements de toutes sortes, des déplacements d’enseignants, des constructions nouvelles, sans parler des problèmes imprévus qui surgissent toujours lors des grandes réformes. En parallèle, enfin, on commence à préparer la population à l’idée d’une filière unique pour toute la scolarité obligatoire. A chaque fois, ce sont des dépenses et des promesses de dépenses colossales qui ne relèvent ni du fonctionnement ni de l’investissement. Juste un gaspillage irresponsable des deniers publics!

Rien de cela n’est remis en question, ni même mentionné. Mme Lyon écoute, parle et argumente raisonnablement, nous pouvons en témoigner, mais sur la base d’une prémisse fausse qui veut que l’évolution de l’école aille de soi et échappe absolument à toute forme de critique.

Dans ce même numéro, l’article de M. Cossy consacré à l’Office des Ecoles en santé vient à l’appui de ce que nous écrivons. C’est le premier d’une série consacrée aux prestations inutiles de l’Etat. Celles-ci ne se limitent pas, on le verra, au Département de la Formation et de la Jeunesse.

La locomotive de l’Etat fonce dans tous les sens, au gré successif des modes pédagogiques, écologiques, managériales, informatiques issues de la courte et changeante science des spécialistes. Le Gouvernement se contente de mettre de plus en plus de charbon - le nôtre! - dans la mécanique. Il ne met en question ni la vitesse, ni la direction - ou l’absence de direction -, ni la consommation.

Si l’Etat reçoit quarante-cinq millions de plus, cela ne servira qu’à financer de nouvelles toquades réformatrices et de nouvelles interventions dans mille et un domaines qui ne sont pas les siens. Surtout, cela retardera encore la reprise en main politique de l’administration, de ses chefs et sous-chefs, de ses experts et de ses idéologues. Pour l’heure, l’intérêt à long terme du Canton impose que nous votions non à toute nouvelle ponction fiscale.


NOTES:

1) «Un canton sans planche à billets», 24 heures des 5 et 6 février.

2) Elles rapporteraient en outre treize millions aux communes.

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04.04.2020 - 11:30