Vers un nouvel ordre moral

Olivier Delacrétaz
Editorial
La Nation n° 1754 18 mars 2005

Dans une circulaire du 4 mars, le secrétaire général de l’Université de Lausanne annonçait que l’UNIL serait désormais «sans fumée dans l’ensemble de ses locaux communs et collectifs». A un premier projet qui ne visait qu’à organiser la cohabitation entre fumeurs et non-fumeurs, succède donc une attitude plus dure. On a toutefois prévu des «mesures d’accompagnement», comme pour l’agriculture et les prises d’otages: le Centre d’information pour la prévention du tabagisme répondra aux questions des fumeurs; des étudiants de la Faculté de biologie et médecine assureront une «permanence hebdomadaire (sic, réd.) de soutien à l’arrêt».

Il n’y aura, «dans un premier temps, aucune mesure de contrôle et imposition systématique de l’application de la directive», précise la circulaire. Ce très prometteur «dans un premier temps» annonce d’autres temps, plus vigoureux. La circulaire prévoit en revanche «la possibilité pour quiconque d’inviter toute personne surprise en train d’enfreindre l’interdiction à se conformer à celle-ci». On imagine la scène. Comme il sera toujours délicat pour un étudiant, sans parler du personnel d’entretien, d’inviter un professeur à se conformer à l’interdiction, le pas suivant sera l’ouverture d’un discret bureau de la délation, seule façon d’instaurer une véritable égalité dans la surveillance tabagique réciproque.

Comment ne pas repérer, dans ce mélange d’intransigeance butée, de menaces feutrées et de prise en charge attentionnée, une modalité particulièrement visqueuse de l’éternel moralisme qui vise à aligner tout le monde de force sur les normes du bien?

La circulaire du secrétaire général de l’Université peut être mise en relation avec une affaire, amusante ou consternante comme toutes ces affaires, narrée par Pascal Décaillet dans un article de la revue Choisir, paru lui aussi le 4 mars: «Pour avoir omis de féminiser certains noms dans un rapport remis à l’automne 2004 au Conseil municipal de la Ville de Genève, l’élu du peuple Pierre Maudet s’est vu renvoyer la copie, avec un millier de francs, à charge du contribuable, de frais de réimpression. Ça se passe à Genève, ailleurs aussi, disons principalement là où règnent l’ordre rose-vert, le fondamentalisme féministe, les grands maîtres et les grandes maîtresses du gnangnan.»

C’est encore au début du mois de mars que le Conseil national a décidé d’interdire les symboles incitant à la violence. Lesquels? On ne sait pas encore exactement et l’établissement de la liste semble poser quelques problèmes. En tout cas, le socialiste Carlo Sommaruga a d’ores et déjà affirmé qu’il ne saurait être question d’interdire le marteau et la faucille, le communisme ayant toujours eu la volonté d’agir pour le bien du peuple et pour la paix!

Le Rectorat, nous dit la circulaire, «a choisi de considérer les membres de l’UNIL comme des citoyennes et citoyens humanistes, critiques et responsables, autonomes et solidaires». Ça fait beaucoup d’adjectifs pour un simple mégot! La surcharge d’adjectifs passe-partout (humanistes) ou pris absolument alors qu’ils appellent une suite, comme responsables (de quoi?) ou solidaires (avec qui?), coexiste mal avec celui de critiques, qui contraindrait à plus de mesure et d’exactitude dans le choix des mots. Il est vrai qu’il y a quelques années un précédent recteur qualifiait l’Université de Lausanne de «féministe, écologique et européenne». Lui non plus ne faisait pas preuve d’un grand sens critique, lequel inclut celui du ridicule. L’Université de demain sera sans doute «propositionnelle, piétonne et végétarienne», ou, au gré des modes de pensée, «résistante, impliquée et créative» voire «citoyenne, responsable et vigilante».

Que l’auteur de la circulaire ait écrit «des citoyennes et citoyens» et non pas «des citoyenNEs», seule graphie réellement conforme à la modernité, prouve toutefois qu’il y a encore beaucoup à faire. Espérons que quelques-uns de ses pairs ou de ses subordonnés, sans prendre de sanction dans un premier temps, l’inviteront à se conformer aux usages nouveaux. Vu sa fonction dirigeante, une autocritique publique - et bien entendu spontanée - de sa part aurait une portée éducative qu’il convient de ne pas négliger.

Nos conseils sont d’ailleurs probablement inutiles. L’autocritique est devenue une seconde nature aujourd’hui, surtout quand on s’autocritique pour les autres. Le conseiller fédéral Villiger s’excuse publiquement pour l’attitude des autorités suisses d’il y a soixante ans. Les médecins français demandent pardon pour les forfaits de leurs prédécesseurs. L’Eglise bat sa coulpe pour les préjugés que ses ennemis font courir sur elle. Les politiciens qui étaient opposés à l’ONU en 1986 et qui ont changé de position en 2002 étaient évoqués par la presse sous le nom de «repentis». L’excuse publique procure un soulagement immense à l’homme fatigué de se battre et qui aspire à la retraite. Elle lui inspire le sentiment confortable qu’il est redevenu comme tout le monde. Peu se rendent compte qu’elle brise irrémédiablement son auteur, son autorité, son autonomie et son esprit critique: «La lutte était terminée, il avait remporté une victoire sur lui-même, il aimait Big Brother.» (1)

L’université sans fumée, les logos interdits, la langue épicène: ce ne sont que trois cas qui nous sont tombés sous les yeux ces tout derniers jours. Il y en a mille autres, en théologie, en pédagogie, dans le monde militaire, dans la presse. Un ordre moral est en train de se mettre en place, fondé sur les «valeurs» de santé du corps, d’égalité absolue et de changement permanent. La société issue de cet ordre promet d’être uniforme, intrusive et maternante. Et beaucoup l’aimeront pour cela.

 

NOTES:
1) Georges Orwell, les derniers mots de 1984.

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