Faut-il confirmer ses doutes?

Olivier Delacrétaz
Editorial
La Nation n° 1755 1er avril 2005
Autrefois, prêt ou pas prêt, tout le monde confirmait. Le sens du mot était double: d’une part, et principalement, le pasteur confirmait la grâce reçue lors du baptême, d’autre part, et secondairement, le catéchumène confirmait, «avec l’aide de Dieu», l’engagement pris par ses parents. L’importance des deux aspects s’inversa progressivement. L’engagement personnel passa au premier plan et son caractère bien souvent fictif devint alors insupportable pour beaucoup.

Aussi, il y a quelques années, l’Eglise réformée vaudoise crut bon de scinder la confirmation en deux parties. On fêterait désormais séparément la bénédiction marquant la fin du catéchisme, célébrée par tous les catéchumènes, et l’engagement personnel dans l’Eglise, décision prise individuellement, sans contrainte et au moment où la personne s’y sentirait prête. Cette deuxième opération, dite du «renouvellement de l’Alliance», n’est guère entrée dans les mœurs. La tradition s’est montrée plus forte et le culte de bénédiction de fin de catéchisme, qu’on continue généralement de nommer «confirmation», joue en gros, et même si l’évolution générale de la société l’a fortement atténué, le même rôle religieux et social qu’auparavant.

Aujourd’hui, les catéchumènes sont appelés à tour de rôle par le pasteur pour dire à haute voix où ils en sont de leur «cheminement» de foi. Rares sont ceux qui affirment une foi sans réserve. La plupart font état de leurs doutes et de leurs préoccupations face à l’existence du mal et à l’absence de preuves scientifiques de l’existence de Dieu.

Plusieurs personnes d’âge mûr ont apprécié d’entendre ces jeunes exprimer des doutes qui étaient aussi les leurs à l’époque de leur confirmation. Elles y ont vu l’expression d’une plus grande sincérité. Personnellement, face au caractère uniforme des déclarations de ces jeunes, nous n’avons pu nous empêcher de penser qu’on avait simplement remplacé le discours triomphaliste standard de notre époque par un discours dubitatif non moins convenu. Cette nouvelle convention induit les catéchumènes d’aujourd’hui à minimiser, voire à nier les poussées intimes de leur foi, comme nous minimisions ou niions à l’époque les doutes qui cernaient la nôtre.

Même si la foi est «une ferme assurance des choses qu’on espère, une démonstration de celles qu’on ne voit pas», comme il est dit dans l’Epître aux Hébreux, il ne faut pas nier qu’elle s’accompagne de doutes occasionnels, voire, pour certains, permanents. Mais nos doutes ne proviennent pas des Evangiles. Nos doutes proviennent de nous, des insuffisances de notre intelligence et de notre volonté. La formulation publique de ces doutes, de surcroît dans un lieu consacré, les institutionnalise et leur donne une réalité, une importance qu’ils n’étaient, pour la plupart des catéchumènes, pas destinés à avoir.

Les pasteurs et les catéchètes craignent toujours de contraindre les catéchumènes. Cela les conduit parfois à observer une certaine distance par rapport à ce qu’ils disent. C’est un sentiment honorable, mais la distance est d’un usage dangereux. Elle peut être reçue comme une marque de respect, certes, mais aussi comme une invite à la désinvolture. Lors de son culte de Pâques, le pasteur Genton a évoqué un pope qui, devant répondre à des marxistes «scientifiques» venus présenter les sept preuves de la non-existence de Dieu, se place face à l’assemblée et affirme simplement: «Christ est ressuscité!». Et l’assemblée tout entière se lève et lui répond comme un seul homme: «Il est vraiment ressuscité!». Le pope n’a pas dit: «Personnellement, j’aimerais dire que je suis croyant. Mais c’est mon choix personnel. A chacun de vous de peser les preuves de mes contradicteurs et de choisir en fonction de ses options.» Il a parlé au premier degré, sans la moindre distance. Assumant ses responsabilités - qu’il l’accepte ou non, un pasteur n’est pas un animateur mais un passeur pourvu d’autorité - il a posé la Résurrection comme un fait. Il a fait du «frontal», comme on dit en pédagogie. D’ailleurs, le frontal est le mode naturel du témoignage. Et les personnes présentes n’ont pas fait état de leurs doutes, ni évoqué la progression de leur cheminement. Elles ont proclamé unanimement la vérité fondatrice de la foi chrétienne, dont l’attitude du pope avait fait une évidence.

L’acte de foi est plus qu’un choix intellectuel, moral ou sentimental. C’est un acte engageant toute la personne d’un seul mouvement, un acte vital de confiance envers le témoignage des apôtres. Toute la catéchèse doit tendre à préparer cet acte. Il y faut non seulement des connaissances précises, mais aussi l’élan vigoureux, l’exemple de foi, la conviction lumineuse et communicative. C’est cela qui prépare la personne, échauffe son âme - comme un sportif échauffe son corps -, concentre son esprit et le met en condition.

A l’existence du mal, à la difficulté de croire et à tant d’autres questions, l’Eglise a tout de même formulé quelques éléments de réponse au cours des siècles. Les a-t-on seulement présentés à ces catéchumènes (les connaît-on même?), ou s’est-on borné à constater leurs doutes et à les aider à les formuler en bon français?

Le pasteur ne devait pas laisser ces jeunes exprimer des doutes spirituels à un moment aussi crucial sans leur répondre avec vigueur sur le fond. Cela n’a pas été fait et nous sommes sortis avec le sentiment d’une occasion manquée qui, pour certains, ne se représentera pas. L’année passée, dans une autre paroisse, nous avions entendu les mêmes doutes et les mêmes questions. Mais à chaque catéchumène, le pasteur répondait d’une façon ciblée et pertinente par une citation de la Bible. Il rappelait ainsi, c’était la moindre des choses, que le «cheminement de la foi» est balisé par d’autres réalités que nos doutes et nos choix.

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04.04.2020 - 11:21