L'usage de la force

Jacques Perrin La Nation n° 1736 9 juillet 2004
On confond volontiers force et violence. Il faut pourtant distinguer ces deux notions.

La violence, expression occasionnelle et somme toute normale de la vitalité, est une énergie désordonnée. La personne violente ne se maîtrise pas. Elle est soumise à la violence qui l’anime. Comme le dit excellemment Vladimir Jankélévitch dans Le Pur et l’impur, la violence est une force faible.

Bien qu’elle soit souvent alimentée par la colère, la force, elle, est une énergie domestiquée et ordonnée à une fin. Instrument de l’intelligence et de la volonté, la force peut être comptée au nombre des vertus. On l’oublie trop souvent de nos jours où toute démonstration de force paraît relever de la méchanceté, sauf dans les sports.

Pourquoi la force est-elle mal vue? Parce que précisément on n’arrive plus à la distinguer de la violence. Cette confusion parfois voulue s’explique peut-être par le fait que la réprobation adressée au déchaînement insensé de violence dont le XXe siècle fut le théâtre a injustement englobé la force, d’où les manifestations récurrentes de pacifisme inconditionnel après les deux guerres mondiales durant lesquelles, il est vrai, les limites entre sadisme, brutalité et force se sont presque effacées. On a oublié que la non-violence n’est pas le contraire de la force, mais de la violence. Le contraire de la force c’est la faiblesse. Or la faiblesse ne mérite aucune louange, tout au plus l’indulgence.

La confusion de la violence et de la force entraîne une conséquence remarquable: on finit par croire mordicus que l’exercice de l’autorité exclut a priori l’usage de la force. Par exemple, en matière d’éducation, on entend dire qu’un bon maître, un bon père ou un bon officier ne punissent jamais. Leur autorité «naturelle» (en fait, l’autorité n’est pas naturelle, elle s’apprend et se travaille...) suffit à remettre les récalcitrants dans le droit chemin sans que la coercition soit nécessaire. Voilà un mythe complaisamment répandu, notamment parmi les enseignants débutants. Il est faux d’opposer abruptement l’autorité qui permet d’influencer autrui en développant sa capacité d’agir en vue du bien, à l’acte de pouvoir, par lequel on contraint le subordonné à adopter un comportement qu’il n’adopterait pas de lui-même.

Il est vrai qu’en temps normal une distribution hâtive, irréfléchie et fréquente de punitions ne plaide pas en faveur de celui qui détient l’autorité, mais signale son manque de confiance en lui-même. Il en va autrement dans les situations tendues et dangereuses où le détenteur de l’autorité ne peut se soustraire à l’obligation d’user de la force s’il ne veut pas voir sombrer l’entreprise dont il assume la responsabilité. Le chef sera d’autant plus respecté qu’il montre le cran indispensable aux solutions de force. Ses subordonnés attendent cela de lui. S’il ne manifeste pas la ferme volonté de recourir à la force en cas de coup dur, c’en est fait de son autorité. Loin d’exclure la force, l’autorité reconnaît en elle un outil parfois nécessaire à son maintien. L’histoire militaire regorge d’exemples où la réussite de la mission oblige les chefs à des mesures extrêmes contre leurs subordonnés. Ainsi, durant la première guerre mondiale, on décide de placer des mitrailleurs de la Légion étrangère derrière les troupes françaises de première ligne pour empêcher la débandade qui menace. On comprend qu’il s’agit d’un ordre pénible à donner. Les légionnaires n’ont pas l’âme de flic et il faut prendre le risque de tirer sur ses propres troupes! Pourtant ce mal atroce empêche un mal encore plus grand, la victoire allemande.

Il en va de même en politique. L’Etat détient le monopole de la force. C’est un acquis de la civilisation. Si l’Etat renonce à exercer son droit et n’engage pas ses forces de police en cas de troubles, ou hésite, comme ce fut le cas à Genève en 2003 lors du G8, la population perd confiance. Cette affaire a montré combien la confusion entre force et violence paralyse l’action de politiciens aux principes peu solides. L’usage de la force publique apparaît comme une honteuse violence aux yeux mêmes de ceux qui détiennent le pouvoir tandis que la violence de la rue se métamorphose en force légitime parce qu’elle s’oppose à un ordre social estimé injuste, y compris par ceux qui ont la charge de le maintenir! Cet étrange renversement, s’il vient à se répéter, ne favorise pas la paix civile...

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