Guide du typographe

Olivier Delacrétaz
Editorial
La Nation n° 2037 5 février 2016

Le 16 septembre dernier, moins d’une semaine après la disparition du Bâlois Adrian Frutiger, créateur du caractère Univers, nous recevions M. Roger Chatelain, typographe et ancien maître de typographie à l’ERAG, auteur de plusieurs ouvrages, notamment le magnifique et très personnel Rencontres typographiques, publié par l’ERACOM en 2003, ainsi que La Typographie suisse du Bauhaus à Paris, paru en 2008 dans la collection «Savoir suisse». Il était accompagné de M. Joseph Christe, un de ces correcteurs intraitables à qui vous remettez une page sans fautes et qui vous la rend toute raturée de rouge.

M. Chatelain est aussi coauteur de la septième (7e et non 7ème !) édition du Guide du typographe (il en fut le concepteur typographique pour les trois éditions précédentes), publié en fin d’année passée, imprimé par l’Atelier Grand et diffusé par les Editions Ouverture, le tout au Mont-sur-Lausanne.

La première édition parut en 1943, sous le titre de Guide du typographe romand. Le romand tomba quand on s’aperçut qu’une partie non négligeable des ventes se faisait en France, en Belgique et au Canada. Car le Guide est à chaque fois un succès de librairie. Il répond à une nécessité, et ce ne sont pas les correcteurs de La Nation qui me contrediront.

Si l’on continue d’utiliser le terme de «typographe», qui évoque plutôt la composition en caractères de plomb que la saisie numérique, c’est qu’il est pourvu d’une aura professionnelle prestigieuse. Le typographe, c’est le choix du caractère correspondant au message, la cohérence dans la mise en page, le souci de la lisibilité. C’est le respect des normes, non seulement graphiques et typographiques mais aussi orthographiques, et par conséquent grammaticales, et donc, finalement, stylistiques. C’est ainsi que de proche en proche, le typographe est, comme le dit M. Chatelain, «le plus intellectuel des métiers manuels». Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que les syndicats des typographes ont toujours été à la pointe des revendications sociales: ils n’avaient de problème ni pour les formuler, ni pour les imprimer.

Si la littérature consiste pour un auteur à unir le fond et la forme du texte aussi parfaitement que possible, le typographe, par le choix d’un caractère équilibré, d’un papier au riche volume et au blanc accueillant ainsi que d’un miroir généreux en marges, va parachever cette union. En donnant au texte un support matériel à la hauteur de sa beauté, il favorise une lecture plus attentive du texte, une contemplation plus pleine. Au gré du déroulé si différencié d’un Garamond, par exemple, le lecteur module sa lecture, prend son temps, suit plus intimement le rythme du style. Il n’est pas indifférent de lire La Grande Peur dans la Montagne dans le «Livre de poche» ou dans les œuvres complètes éditées par Henry-Louis Mermod.

On aura remarqué au passage que l’adjectif Grande prend une majuscule. Je viens de trouver dans le Guide que c’est parce qu’il est placé avant le substantif. A l’inverse, on aurait écrit La Peur panique dans la Montagne.

Il y a dans le Guide des centaines de ces règles, et d’exceptions à ces règles, concernant les abréviations, l’usage de l’italique, les signes de ponctuation, les coupures en fin de ligne. Plus de trente pages sont consacrées à l’usage des majuscules et quarante-deux aux particularités orthographiques de tout genre.

C’est le drame, on ouvre le Guide et on se rend compte (c’est en tout cas vrai pour le soussigné) qu’on ne maîtrise que le plus gros de sa propre langue. On se croyait marcheur au pas sûr et déterminé, on se découvre funambule incertain et vacillant. La lecture du Guide n’est certes pas bonne pour l’estime de soi.

Vous étiez-vous déjà avisé (non évidemment) qu’on dit «je vais au Locle», mais «je me rends à Le Vaud»? De même qu’il n’y a plus que les horticulteurs pour parler latin, il n’y a plus que les typographes pour maîtriser le français. Face aux linguistes qui n’aiment rien tant que déconstruire la langue pour prouver leur science, aux esprits utilitaires qui veulent la simplifier au nom des SMS et aux pédagogistes qui cèdent devant l’omniprésence de l’anglais, ce sont les typographes qui tiennent la position. Leur intransigeance ne découle pas du respect obtus d’un règlement ou de la volonté d’exercer un pouvoir sur les écrivains et les journalistes, mais d’une admiration amoureuse pour les infinies subtilités d’une langue dont ils savent qu’elle ne leur appartient pas.

Nuançons: en ce qui concerne le pouvoir, ils l’exercent bel et bien. Feu Henri Calame, qui imprima La Nation chez Held et chez Beck, nous a raconté qu’il lui était arrivé de proposer à tel écrivain de modifier son texte en utilisant des mots plus courts ou en coupant une phrase en deux. Ces propositions iconoclastes visaient à empêcher la formation, au haut de la page suivante, d’une ligne isolée («orpheline») des plus inesthétiques. En d’autres termes, l’exécutant sommait le créateur de plier la matière du mot à l’esprit du support. En général, paraît- il, l’auteur acceptait.

Le Guide expose aussi les règles fondamentales de la composition en allemand, anglais, italien et espagnol. En dernière partie, il consacre un long chapitre aux principes typographiques et à la connaissance des caractères. Cet utile pense-bête à l’usage des typographes est aussi, pour le simple lecteur, un apport passionnant à sa culture.

Une critique, tout de même: dans l’usage romand, on n’accentuait pas les majuscules uniques. Le typographe écrivait, ou plutôt composait «A cet effet…» et non «À cet effet…». La nouvelle édition du Guide s’est ralliée à l’usage français. Nous le déplorons pour des motifs esthétiques, l’accent donnant, comme on le voit, une hauteur démesurée à la capitale par rapport à la minuscule qui suit.

Dans la foulée, on disputa pour savoir si le Guide devait suivre l’usage ou lui résister. Nous penchions pour le second terme, considérant qu’on ne doit accepter le nouvel usage que lorsque l’ancien pousse à la confusion. Ainsi du terme médiocrité : on ne peut pas l’utiliser sans tenir compte de la connotation négative universelle qu’il a prise sous prétexte qu’il ne l’avait pas à l’origine. Pour le reste, le typographe peut bien être cultivé, sensible et tout, il doit être immuable et dictatorial. C’est en tout cas ainsi qu’en ont toujours jugé les rédacteurs de La Nation, considérant par principe que le typographe, brandissant les tables du Guide au-dessus de sa tête, a toujours raison.

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18.11.2018 - 05:20