La suppression de la redevance

Olivier Delacrétaz
Editorial
La Nation n° 2089 2 février 2018

Si l’initiative No Billag est acceptée, la Confédération ne subventionnera plus aucune chaîne de radio ou de télévision et ne prélèvera plus aucune redevance de réception.

Simple et sans équivoque, cette disposition est difficile à apprécier quant à l’ampleur concrète de ses conséquences. C’est qu’il ne s’agit pas d’un simple affrontement d’idées. Nous allons voter sur l’avenir d’une entreprise d’environ 6000 collaborateurs sur le plan suisse, 1872 sur le plan romand, dont 1568 à plein temps, une entreprise qui participe quotidiennement à la vie d’une bonne partie de la population. Ce n’est pas une affaire à prendre à la légère que d’en décider le démantèlement.

Pourquoi démanteler? Pour les auteurs de l’initiative, le principe même du subventionnement étatique, aggravé par l’obligation générale de payer la redevance, est contraire aux principes du marché. Dans un article du Temps1, M. Pierre Bessard, directeur de l’Institut libéral, dénonce un statut quasi monopolistique, dispendieux, engendrant une concurrence déloyale face aux radios et télévisions locales, conservant sous perfusion un certain nombre d’émissions non rentables et frappant de surcroît les entreprises d’une espèce d’impôt  médiatique progressif, d’autant plus injuste que les employés de ces entreprises continuent de payer leur redevance individuelle.

Certains milieux conservateurs ont pris le train en marche. A des degrés divers, ils reprochent à la SSR d’être un repaire de gauchistes europhiles, étatistes, internationalistes, antimilitaristes qui s’acharnent sur ce qui reste de notre civilisation. La démolir en votant oui serait en soi une œuvre pie. En outre, le oui purificateur s’inscrirait symboliquement dans la perspective de cette grande «révolution conservatrice» dont certains pensent discerner les signes avant-coureurs.

La tendance de gauche est peu contestable. Mais il est juste aussi de dire qu’elle est l’écho d’une bonne partie de la société, des milieux artistiques et intellectuels, du monde enseignant, de l’Université, qu’un précédent recteur qualifiait de «féministe, écologique et européenne». Sur ces trois derniers points, d’ailleurs, et sur la famille, l’immigration, la drogue, l’ambiance est la même aux Chambres fédérales, y compris dans les partis «de droite», l’UDC et l’UDF non comprises. Dans cet environnement, on comprend presque que la SSR se dise équilibrée quand elle penche à gauche.

En ce qui nous concerne, nous pouvons nous plaindre de ce que la radio et la télévision ne citent jamais La Nation. Nous apportons pourtant des réflexions inédites en matière de fédéralisme, de souveraineté et de neutralité, ainsi que pas mal de critiques à l’égard du système… et des médias. Cet ostracisme touche d’ailleurs toutes les petites publications, quelle que soit leur orientation. Il manifeste un désintérêt très romand à l’égard des réalités proprement cantonales, peut-être aussi une certaine suffisance de la profession à l’égard des amateurs que nous sommes.

Les raisons de voter oui ne manquent donc pas, et la SSR ferait bien de s’en aviser. Mais la vraie question est: qu’est-ce qu’on gagne avec No Billag, et qu’est-ce qu’on perd?

Selon les initiants, c’est le marché qui décidera. Mais le marché comme tel ne décide rien, il ne fait qu’offrir des possibilités. En lui-même, il est vide. Les initiants se sont tardivement rendu compte que la peur de ce vide risquait de leur être fatale. Ils ont donc mis sur pied des «plans B» hâtifs, énumérant sommairement des avenirs plus ou moins crédibles. Mais ils ne manifestent pas la moindre volonté de passer eux-mêmes à la réalisation.

En réalité, la Confédération va mettre des concessions aux enchères. Qui s’y intéressera? Quel média local ou régional, privé de sa part (même congrue) de la redevance, va se risquer? Je ne dis pas que personne ne le fera, mais, pour le moment, on ne voit pas grand chose.

Du côté des groupes suisses ou internationaux, en revanche, c’est plus sérieux. Tamedia, investisseur en médias de tout genre, vient d’absorber Goldbach Group qui, selon Bilan2, «possède une position dominante pour la commercialisation de contenu publicitaire dans les médias électroniques en Suisse». Est-ce assez clair?

Avec cet investisseur, ou l’un de ses semblables, c’est sûr qu’il n’y aura plus de productions non rentables, seulement du marché pur et dur: du people, de la tv-réalité, de l’information reprise des médias internationaux, énormément de sport, encore plus de publicité, des jeux, beaucoup de séries et de la météo. Et si la publicité diminue, on restructurera. Quant aux journalistes, ils ne pencheront pas moins à gauche que par le passé. Finalement, le marché ne nous laissera que le plus médiocre, le plus racoleur, le plus banal de la RTS d’aujourd’hui.

Les initiateurs de No Billag passent-ils beaucoup de temps à regarder et écouter la RTS? Je ne suis moi-même pas un grand consommateur, mais assez pour constater que leur vision est partielle. Je ne sais pas, par exemple,  si M. Alain Rebetez est de gauche, mais je vois qu’il tourmente perspicacement les politiciens de tout bord avec un égal et réjouissant bonheur. Je ne sais pas si M. Patrick Fischer est de gauche… on m’assure qu’il l’est, mais cela ne se remarque pas dans son émission «Toutes taxes comprises», vivante et, en ce qui me concerne, pleine d’enseignements. Je ne sais pas si M. Darius Rochebin est de gauche, mais l’autre jour, à Davos, il a dit sans ménagement à M. Pierre Moscovici, commissaire européen, que l’Union européenne nous avait poignardé deux fois dans le dos – il a utilisé ces mots –, en nous plaçant dans sa liste grise et en limitant à une année l’équivalence boursière. Et c’est en vain que ce technocrate retors a tenté de louvoyer. Ces trois journalistes font eux aussi partie de la RTS. On ne peut tout de même pas les passer sous silence pour renforcer la démonstration. La Première a avantageusement remplacé «La soupe» par «Les beaux parleurs». Mme Suzette Sandoz et M. Slobodan Despot, l’un et l’autre peu suspects de correction politique, y contribuent régulièrement et s’y expriment librement. N’est ce pas, tout de même, un pas en direction d’une certaine neutralité idéologique?

On peut juger que «La ligne de cœur» est parfois misérabiliste, que l’émission «Les coups de cœur» d’Alain Morisod est trop sentimentale ou que le «Kiosque à musique» est trop bavard. Ces émissions populaires n’en ont pas moins créé des liens durables avec de nombreux auditeurs. C’est aussi cela qu’on casse en votant oui.

Pensons enfin à l’implication de la RTS dans l’OCL et l’OSR, au rôle qu’elle joue dans les Schubertiades (quarante années d’existence), ce grand événement biennal de musique classique, à la fois populaire et de haut niveau. Ce sont là des éléments importants de notre patrimoine. Dans une époque où tant de choses se défont sans espoir de retour, il serait malvenu de couper les vivres à une institution qui contribue à leur conservation et à leur rayonnement.

Les partisans de No Billag se préparent à voter oui au nom du divin marché, ou pour punir ces gauchistes qui vivent luxueusement aux crochets de l’Etat. L’idée est: «Cassons tout! Le marché (ou la révolution conservatrice) reconnaîtra les siens!»

Nous ne croyons pas à ce type de «politique à un coup», qui consiste à créer un désordre qu’on ne maîtrise pas en espérant qu’il en sortira un ordre meilleur. Nous voterons non.

Notes:

1  Le Temps du 15 janvier 2018.

2 Bilan du 27 décembre 2017.

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22.10.2018 - 23:21