Un peu de paix pour un peu de temps

Olivier Delacrétaz
Editorial
La Nation n° 2093 30 mars 2018

En 1991, l’Afrique du Sud, cédant à la pression des Etats, des multinationales et des médias du monde entier, abolissait les lois d’apartheid. Nous étions persuadé, alors, qu’il s’ensuivrait une guerre civile sans merci et que la minorité blanche finirait par être rejetée à la mer. Notre certitude se fondait sur le fait, mille fois constaté, que tout excès appelle l’excès inverse et qu’une fois lâché, un balancier ne s’arrête jamais au milieu de sa course. Raisonnement logique, donc, mais insuffisant! Nous plaçant dans la perspective d’un enchaînement mécanique de causes et d’effets, nous négligions le fait que l’action d’un homme peut parfois inverser le cours des choses.

Par son charisme, son autorité sur ses troupes et son habileté manœuvrière, avec l’aide aussi du président Frederik de Klerk, Nelson Mandela parvint à arrêter le balancier à mi-course. Son refus de se venger d’un emprisonnement de vingt-sept ans lui donnait, à lui seul et aux yeux de tous, le droit de plaider en faveur de la réconciliation.

Son élection de 1994 à la présidence, renforcée par celle de Frederik de Klerk à la vice-présidence, paraphait la réconciliation et l’inscrivait dans la durée. En tout cas, l’espoir en était permis, symbolisé par la victoire, en finale de la Coupe du monde de rugby à XV, de l’équipe multiraciale des Springboks contre les All Blacks de Nouvelle-Zélande. C’est le thème d’Invictus, le film de Clint Eastwood.

Et puis voilà que, le 27 février dernier, le législatif sud-africain a décidé, par 241 voix contre 83, la création d’une commission chargée d’étudier une révision de la Constitution dans le sens d’une expropriation sans compensation des terres agricoles cultivées par les fermiers blancs. Le Congrès national africain (ANC), parti majoritaire au parlement, s’était rallié l’année passée déjà à cette idée, défendue depuis toujours par le parti d’extrême-gauche des Combattants pour la liberté économique (EEF).

Le député Julius Malema, chef de l’EFF et candidat aux élections présidentielles de l’année prochaine, a commenté la décision du parlement en ces mots: «Le temps de la réconciliation est fini, l’heure de la justice a sonné.»

Pourquoi opposer réconciliation et justice? Pour MM. Mandela et de Klerk, l’une était inséparable de l’autre. Et c’est dans cet esprit que la «Commission de la vérité et de la réconciliation» avait identifié et dédommagé financièrement pas moins de 22 000 victimes de crimes ou d’exactions commis de part et d’autre.

Mais ce n’est pas à cette justice institutionnelle limitée que pense M. Malema. Pour lui et son parti, la justice consiste à restituer l’Afrique noire aux peuples noirs, avec ses terres et ses richesses. Cette revendication se situe dans une perspective raciale analogue à celle des suprémacistes blancs.

Plus mesuré, le président Cyrile Ramaphosa, membre de l’ANC, a promis que le gouvernement ne commettrait pas les mêmes injustices que le président du Zimbabwe Robert Mugabe, avec sa «réforme agraire», calamiteuse tant du point de vue de la justice que de l’économie. Mais, quelle sera la portée de cette promesse?

L’effort de réconciliation est un mouvement d’ensemble qui suspend les griefs particuliers, décentre les souvenirs les plus douloureux et désamorce les conflits possibles. Elle emporte le tout en direction d’une finalité collective qui dépasse les perspectives individuelles. Tant que le processus se développe et qu’on fait confiance à ceux qui le conduisent, tant que l’autorité politique arrive à maintenir une certaine unité entre les parties, cet équilibre précaire survit. Si le mouvement s’arrête, si la tension retombe, tout lâche et la fragile synthèse se défait. Les éléments qu’elle composait redeviennent autonomes. Chaque partie en pique ce qui sert ses intérêts à court terme, ses petites obsessions et sa propre justification. C’est ce qui se passe aujourd’hui.

Les préjugés, avec les hiérarchies qui en découlaient, les conflits raciaux, claniques, ethniques et tribaux, les désordres sociaux et la criminalité, tous ces facteurs de divisions qui avaient été mis ensemble et plus ou moins contenus dans la perspective du bien commun explosent dans toutes les directions. Les sentiments d’injustice, d’humiliation et de vengeance, exacerbés par un recours déclamatoire à l’idéologie marxiste, refont surface dans les discours électoraux. Les déterminismes sociaux et idéologiques, freinés durant vingt-cinq ans, pèsent à nouveau de tout leur poids sur le déroulement des événements.

Les fermiers blancs doivent craindre que, pour eux, la justice ne disparaisse en même temps que la réconciliation. Le balancier reprend sa course.

Mandela et de Klerk ont-ils échoué? En juger ainsi serait partir de l’idée que l’homme est apte à tout dominer et qu’il va progressivement éradiquer le mal du monde. En Suisse, habitués à une paix sociale durable, nous sommes vaniteusement certains que l’avenir nous appartient et que, de même, Mandela et de Klerk auraient pu faire mieux.

Dans certains pays, c’est le désordre et la violence qui sont la normalité. Parvenir à y préserver un peu de paix pour un peu de temps doit être considéré avec reconnaissance, comme une réussite politique et un exemple d’humanité.

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22.07.2018 - 04:47