Occident express 15

David Laufer La Nation n° 2107 12 octobre 2018

L’une des plus belles rues du centre de Belgrade, la rue Krunska, a connu douze changements de noms en un siècle et demi: Nadeždina (1872-1896), Krunska (1872-1896), Gospodar Jevremova (1896-1900), Kraljice Drage (1900-1903), Gospodar Jevremova (1903-1904), Krunska (1904-1916), Poslani?ka (1916-1919), Krunska (1919-1946), Kneginje Perside (1933-1946), Moskovska (1946-1951), Proleterskih brigada (1951-1997), Krunska (depuis1997). Rue de la Couronne, elle doit son nom au fait qu’elle part du Palais royal, aujourd’hui de la Présidence. Fort heureusement, Krunska détient le record national du changement de noms. Le plus poignant d’entre eux est certainement celui qu’elle a porté entre 1900 et 1903, la rue de la reine Draga. Draga, épouse du roi Alexandre Obrenovic, dernier du nom, a suivi son mari dans la tombe en 1903 lors d’un des trop nombreux régicides que ce pays a connu. Cette sinistre marotte de changements n’est hélas pas du passé. Rien qu’en 2017, pas moins de six rues ont été rebaptisées dans cette ville. Il semble en effet que, depuis l’indépendance que la Serbie a conquise sur Constantinople en 1867, c’était comme si chaque nouveau roi, dictateur ou président voulait s’assurer que l’an zéro commence avec lui et que tout ce qui précède immédiatement est condamné à l’oubli et à l’infamie. Et pourtant. Le hasard m’a récemment fait visiter les marches de la municipalité, à plusieurs kilomètres de chez moi, au bord du Danube, une banlieue oubliée et peu fréquentée. Et là, saine et sauve en plein désastre, comme la coupole de Saint-Paul en plein Blitzkrieg, une petite plaque bleue et blanche continue de défier le temps et les hommes. On peut y lire ces trois mots: Ulica Maršala Tita, la rue du Maréchal Tito. Que ce petit morceau de tôle émaillée existe – tant qu’un édile ne tente pas de se faire un nom en changeant celui-là – est un miracle. Il est en soi une des très rares reconnaissances officielles que le pays rend, contre sa propre logique, à son passé immédiat. On peut aimer ou pas le vieux Maréchal et son régime, mais cette petite plaque dans cette rue oubliée offre, bien plus qu’une indication topographique, quelques centimètres carrés de continuité.

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18.09.2019 - 15:27