Le meilleur des mondes et ses bas-fonds

Jacques Perrin La Nation n° 2110 23 novembre 2018

Naguère, le communisme disputait au nazisme la domination du monde, le libéralisme s’opposait au socialisme et au conservatisme. Ces doctrines politiques n’ont pas disparu, mais cèdent le devant de la scène à des idéologies que nous qualifierons pour simplifier de postmodernes: l’antiracisme, l’antispécisme, le transhumanisme, l’eugénisme (avec son pendant «euthanasique»), le féminisme et la mouvance LGBTIQ.

Le présent article vise à exposer ce que ces conceptions du monde, idéologiques en ceci qu’elles déroulent leurs raisonnements sans se préoccuper des démentis que la réalité leur oppose, ont de commun.

Elles se révoltent toutes contre un monde qui leur apparaît intrinsèquement mauvais, dominé par des hommes blancs occidentaux, hétérosexuels et vieillissants, lesquels s’appuient sur un ensemble de savoirs scientifiques et moraux que les penseurs postmodernes s’emploient à déconstruire. Les notions de vérité et de norme leur sont odieuses: les sciences ont opéré dans la réalité des découpages et des classifications illégitimes, amorces de discriminations qu’il faut remettre en question.

La révolte postmoderne se fait au nom de l’utopie; elle n’envisage pas seulement de remédier à certaines imperfections ponctuelles. Ses diverses versions coopèrent et sont censées converger vers la production d’un autre monde, expurgé du mal; il s’agit de réconcilier de multiples êtres injustement séparés. Il n’y a plus de catégories, ni de définitions, ni d’essences. L’identité se fond dans le changement et la fluidité. Il n’ y a pas deux sexes, ni deux genres, mais une infinité de genres. L’homme ne se distingue pas de la femme, ni l’étranger de l’autochtone, ni l’humain de l’animal ou du robot. Les activistes militent pour le mélange et le métissage. Ils brisent les tabous, brouillent les frontières entre les espèces, cassent les dualismes, revendiquent la non-binarité. Leur volonté prévaut sur toutes les limites, notamment sur celles du corps qui doit se plier aux fantaisies de chacun. L’individu réduit à son cerveau et à sa conscience a en même temps le droit d’être lui-même et celui de modifier son identité aussitôt qu’il le souhaite.

Les idéologies postmodernes sont égalitaires (sauf peut-être le transhumanisme qui privilégie les très riches). Tout être, qu’il soit animal humain, animal non humain, végétal ou robot, a des droits. Qui dit égalité des droits, dit ressemblance. La différence n’est pensable que dans un ordre hiérarchique. Le postmoderne bute contre les différences, car il refuse tout ordre organique. L’égalité des droits lui interdit l’originalité. Le postmoderne vante vainement la diversité, mais sous le couvert de ce terme neutre l’individualisme n’aboutit à rien d’autre qu’à la massification et à l’indistinction. L’identité de l’individu postmoderne, si elle entend subsister même brièvement, dépend du regard d’autrui. Elle exige la reconnaissance et doit faire l’objet d’un consensus. Grâce à internet, les minorités même les plus réduites gagnent facilement de l’audience. Une mode se répand vite. Il n’est pas exclu que certaines personnes deviennent homosexuelles ou transgenres par mimétisme. Les postmodernes n’ont cure de la contradiction entre volonté de se distinguer à tout prix et fusion dans une masse anonyme. La contradiction est un mode de pensée obsolète.

Il est connu que celui qui s’oppose à une chose dépend de cette chose. Celui qui dénonce la discrimination discrimine. L’antiraciste devient raciste. Il essentialise les xénophobes, les condamne et les désigne à la vindicte. L’antispéciste a besoin de boucheries et d’abattoirs à caillasser, sinon son combat perdrait en visibilité.

Les idéologies postmodernes haïssent les normes, mais ne cessent d’en ériger. Elles penchent vers le puritanisme. Le contact avec le corps souffrant, vieillissant et promis à la mort leur répugne. Elles évitent de se souiller au contact des impurs et pourchassent les machos  carnivores.

Les émotions submergent les postmodernes, le ressenti des victimes innombrables est valorisé. L’argumentation et le purisme réglementaire viennent ensuite. La purification du vocabulaire est prisée, il faut condamner l’usage de mots infâmes, car c’est le discours qui engendre le réel. Les mots et les signes (forts…) façonnent les choses. L’emploi du mot «race» conduit au racisme. Si un homme s’adresse à une jeune fille avec un «mademoiselle», c’est une offense; si un F (comme femme) ou un H (comme homme) figure sur les papiers d’identité, les transgenres s’indignent.

Les idéologies postmodernes ont une propension à la vengeance. Pour certaines féministes, il est normal que les hommes éprouvent désormais les injustices que les femmes ont subies naguère. Les races jugées autrefois inférieures doivent désormais dominer les Blancs.

L’esprit vindicatif et la logique impitoyable des idées entraînent parfois des dissensions surprenantes. Les minorités s’en prennent les unes aux autres, la convergence des luttes n’est pas toujours assurée. Le statut de victime confère une certaine immunité. Le Noir peut être homophobe. Le port de la burqa divise. Pour les féministes, elle emprisonne la femme; pour les islamophiles, elle est choisie, permettant à la femme musulmane de conserver sa dignité. Les antispécistes ne s’attaquent pas aux boucheries hallal pour échapper au reproche d’islamophobie. Dans les milieux décoloniaux, on préconise la fierté raciale et on méprise le mélangisme. Les lions ont-ils le droit de dévorer des zèbres?

Nous nous méfions des idéologies postmodernes. Elles participent des tares qu’elles dénoncent. Beaucoup de postmodernes ne sont pas prêts à la discussion. Le débat d’idées, qui repose sur la notion de vérité, est pour eux vide de sens. La lutte prime. Il s’agit d’abord d’anéantir le vieux monde pour en bâtir un nouveau qui, malgré les bons sentiments affichés, dévoilera des formes inédites d’oppression.

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