Occident express 30

David Laufer La Nation n° 2123 24 mai 2019

Šaban est mort. Šaban est un chanteur populaire serbe qui a brutalement terminé sa carrière sur une Autobahn de la Ruhr, dimanche matin 17 février. Pour moi, étranger assimilé, ce genre de musique ne me dit rien. C’est un peu comme les tranches de silure frites au marché: sympathique mais impossible. Le Kroug Dvoïke, c’est-à-dire les Belgradois qui vivent à l’intérieur de la ligne de tram numéro 2, les citadins bourgeois, le Krug Dvojke, donc, n’en revient pas. Non pas de l’infortune du chanteur populaire, mais du drame national qu’on en fait. «Dans les années huitante, quand j’étais à l’armée à Zadar en Croatie, me dit l’un d’eux, nous, les gars des villes, on ne savait même pas qui était Šaban. On écoutait Azra, EKV et à la limite Idoli. Mais tous les gars des campagnes, de Tetovo en Macédoine à Kranj en Slovénie, ils l’adoraient, comme ils adoraient Ceca et Dragana. Ces chanteurs-là, nous ne connaissions même pas leurs noms.» Or depuis une semaine, le sourire et le crâne rasé de Šaban sont omniprésents, tandis que les noms de la vieille scène rock ex-YU ont entièrement disparu, relégués dans la boîte à nostalgie, celle qu’on ouvre quand on a un peu trop bu et qu’on ose regretter ce passé-là. «Šaban, à force, c’est devenu une insulte, un peu à cause de sa frange dans les années huitante», renchérit une amie, «regarde-moi cette espèce de Šaban, ça veut dire: quel bouseux, quel idiot, enfin, tu vois ce que je veux dire.» Et voilà, Šaban a gagné. Cette guerre culturelle qui, pendant quelques années s’est aussi jouée sur de vrais champs de batailles, Šaban et ses copains ne l’ont pas seulement gagnée, ils ont anéanti l’adversaire. Ils étaient une marge ridicule, presque honteuse. L’évolution de l’histoire en a fait une sorte de nouvelle famille royale. Ils ont gagné et règnent désormais en maîtres sur toutes les stations de radio, dans toutes les salles de concert et dans ce qu’on appelle l’air du temps. Les décorations de Noël qui restent pendant six mois, les nouveaux immeubles façon Versailles en plâtre, les implants en silicone, les restaurants fusion où la musique vous empêche de parler, ce sont eux. Pourtant, la mort tragique de Šaban raconte une autre histoire, presque un secret, presque une honte. Lui, le héros de millions de gens, le king des plateaux télé, il est mort aux aurores dans un bled allemand, dans une petite voiture, comme n’importe qui. Il revenait de son millionième concert dans une pauvre salle de province de la Ruhr. Il se préparait sans doute à un million et unième concert dans une autre pauvre salle de province, avant de pouvoir se reposer quelques jours à Belgrade, à la maison. Sa mort a montré qu’il y avait deux Šaban: le brillant tout beau de Serbie, et le forçat éreinté des petites salles allemandes. Šaban, c’est la diaspora serbe. Tous les étés, ils nous reviennent de Rüdesheim ou de Klagenfurt, ils se pavanent dans leur nouvelle Audi, ils couvrent la baba de lave-linges et de saucisses, et puis ils repartent transpirer douze heures par jour, seuls, mal payés, mal considérés, ne vivant que pour ça, pour pouvoir revenir un jour chez eux et se donner cette fragile, cette éphémère, cette fantastique illusion que tout va bien, là-bas, dans ce pays merveilleux.

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