Amour fou, amour interdit

Jean-Blaise Rochat La Nation n° 2142 14 février 2020

Il est une constante assez universelle, que les hommes préfèrent généralement leurs passions à leurs intérêts. La passion amoureuse est parmi les plus ravageuses. Que peut faire un amant éconduit? Se résigner? Se suicider? Tuer? Il peut aussi nier l’évidence, continuer à poursuivre l’objet aimé de ses assiduités et entretenir de vaines espérances.

Incapable de se départir d’une passion dévorante pour une cruelle qui le méprise (appelons-la Solange), accusé de harcèlement, un enseignant (appelons-le David) a fini devant les tribunaux. Il y a quelque temps, notre grand quotidien1 décrivait les manifestations de cet amour obsessionnel: elles ont dépassé les lettres parfumées et les envois de fleurs. Après recherche de l’adresse sur internet, l’accusé a assiégé le lieu de travail de Solange. Il s’est inscrit à une association humanitaire pour se rapprocher d’elle. Il a créé des adresses et des profils sur les réseaux sociaux pour la piéger. Malgré la promesse faite au Ministère public, il a continué sa correspondance. Le plus touchant: David a demandé au père la main de l’aimée. Cette démarche un peu surannée, si naïve, si romantique, efface presque les autres manœuvres, fort discutables.

Une semblable histoire est enchâssée dans un sublime roman du romantisme tardif 2. Elle se situe dans une Espagne de légende, sous le règne de Philippe III, au début du XVIIe siècle. Lors des festivités du mariage de don Pierre de Luna, gentilhomme castillan, les tribunes s’écroulent, causant morts et blessés. Participant courageusement aux secours, don Pierre est saisi instantanément d’une irrépressible passion pour une jeune victime qui l’appelle à l’aide et se jette à son cou. «Don Pierre, la contemplant alors, se sentit saisir, en même temps que par ces deux bras réunis, par une puissance étrange qui l’enveloppa tout entier. Il lui entra dans le cœur et dans la tête comme une flamme, et, sur son esprit, il tomba un voile. Tout se troubla en lui et se transforma.»

Il essaie de se raisonner, sans succès. Lorsqu’il apprend que doña Carmen est sur le point de se marier, il se déclare. Repoussé durement par la jeune fille, au lieu de renoncer, il s’enhardit et tue son rival en duel. Ensuite une tentative d’enlèvement échoue à cause de la présence du frère de Carmen. Humilié, il est contraint à la fuite, ce qui entraîne de longues errances, la déchéance sociale, une vie misérable de proscrit pourchassé. Dans son exil, il apprend la mort de son épouse, doña Isabelle, morte de chagrin. Deux ans plus tard, il est arrêté et livré à la justice.

David et don Pierre en sont au même point, pour des raisons similaires. Les dévastations, de part et d’autre, sont considérables, car les amants rejetés sont prêts à tout sacrifier à l’autel de leur amour, jusqu’à leur dignité, leur statut social. Les tourments d’Isabelle, de Carmen, de Solange ne sont que trop réels. Mais ceux de Pierre et de David ne le sont pas moins. La source de leur malheur est une passion invincible, dont le sens étymologique est, faut-il le rappeler, la souffrance. Quelque violent que soit ce sentiment, quelques désastres qu’il puisse semer sur son passage, il n’est pas vil a priori. Il a pu commander des actions héroïques: voyez Orphée, Don Quichotte, Cyrano.

Notre justice moderne a créé une catégorie juridique nouvelle, le harcèlement, probablement sous l’influence de l’anglais d’Amérique sexual harassment. Le Tribunal fédéral, sans cacher désormais ses emprunts aux usages d’Outre-Atlantique, définit le stalking comme un harcèlement obsessionnel: «Il peut résider dans des cas où l’auteur recherche l’affection ou l’attention d’une personne, il peut durer de nombreux mois et engendrer pour la victime des troubles psychiques.» On écarquille les yeux: c’est simplement une définition prudente de la passion amoureuse et de ses éventuels dommages collatéraux, au cas où les sentiments ne sont pas partagés. De ce point de vue, Solange a été très claire: «Mais bordel, je n’ai jamais eu le début d’un sentiment amoureux à ton égard! JAMAIS! Laisse-moi tranquille et ne m’écris plus JAMAIS. JAMAIS. Ne réponds pas, je ne veux pas te lire.» La plaignante souffre de crises d’angoisse et prend des antidépresseurs.

L’article de 24 heures ne parle pas des souffrances de David. A cause du dérangement psychique observé, le procureur émet des doutes sur la capacité du prévenu à enseigner. C’est le sujet de l’article: le prof est menacé d’être dénoncé à la Direction des écoles. Je ne sais pas quelles sont les matières enseignées par David, mais s’il est professeur de lettres, ses élèves auront beaucoup à apprendre de leur maître, quand ils aborderont Tristan et Iseut, La Princesse de Clèves, Le Cid, Les Liaisons dangereuses, Les Souffrances du jeune Werther, La Chartreuse de Parme, Eugène Onéguine, enfin presque toute la littérature. Que veut-on devant les élèves? Des zombies diaphanes? Des robots programmés d’après les recherches les plus récentes de la pédagogie?

David va-t-il perdre son amour et son emploi? Retrouvons don Pierre de Luna devant ses juges. Au moment de l’audience, Carmen est entourée de sa mère, de son frère, de son nouveau fiancé, don Félix. Don Pierre, les fers aux mains, est debout comme un malfaiteur. Le roi l’interroge:

«– Qui êtes-vous donc, vous que la honte sépare de vous-même?

– Je suis un homme dont le chagrin a blanchi les cheveux et détruit la vie.

[…]

– Votre excuse?

– J’aime!...

 Au moment où le criminel va être retiré de la salle, Carmen se lève de son siège:

– Sire, dit-elle, je serai la femme de cet homme! Pour vous don Félix, je vous remercie de votre attachement; vous me donniez votre nom, tout le bonheur d’une affection fidèle. Il n’est pas de reconnaissance qui m’acquitte envers vous. Mais vous êtes riche, brillant, gai, heureux, sans remords… vous n’avez pas besoin de moi; tandis que lui, regardez-le! C’est une ombre effrayante! Et ce qui l’a réduit à n’être plus qu’un tel fantôme, c’est son amour pour moi… Sans moi, il mourra… Sans moi, il n’eût pas fait ce qu’il a fait… Venez don Pierre.»

Notes

1  24 heures, 18-19 janvier 2020

2  Arthur de Gobineau, Les Pléiades, in ?'uvres, tome III, pp.178-188, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1987

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10.04.2020 - 05:04