La sensibilité et la raison dans la décision politique

Olivier Delacrétaz
Editorial
La Nation n° 1743 15 octobre 2004
Sous le titre «Critique de la raison pure», M. Jean-Marie Vodoz nous livre en deuxième page de 24 heures (1) quelques réflexions sur les rôles comparés de la sensibilité et de la raison dans la prise de décision. «Une liste de considérants froidement établis, rigoureusement enchaînés et d’allure à peu près irréfutables est très loin, écrit-il, de conduire toujours à la décision la plus juste ou, du moins, la plus opportune». M. Vodoz fait évidemment référence aux arrêtés sur la naturalisation facilitée. Tout en admettant que certains électeurs avaient «des raisons sérieuses et honorables» de voter non, il leur oppose un «élément sensible» qu’il qualifie luimême d’«irrationnel» et que les opposants auraient dû mieux sentir au cours de la campagne: «La victoire du non donnerait la palme aux défenseurs d’une pure suissitude imaginaire; encouragerait l’UDC dans la croisade qu’elle menait déjà contre l’Accord de Schengen; aggraverait surtout la déstabilisation du Conseil fédéral miné par Christophe Blocher.» M. Vodoz conclut: «"Le cœur a ses raisons que la raison n’a pas": elles ne sont pas les plus bêtes».

Selon M. Vodoz, M. Regamey saisissait cet aspect des choses, mais pas les rédacteurs actuels de La Nation, qu’il traite de «grands raisonneurs». Raisonnons donc. Pour les décisions d’espèce, il est exact que les enchaînements d’arguments rationnels sont insuffisants. Dans «Chiens perdus sans collier», Gilbert Cesbron met en scène un homme qui, chaque fois qu’il doit prendre une décision, écrit soigneusement en regard les arguments pour et les arguments contre. Puis il décide en fonction de la colonne la plus longue. C’est ainsi qu’à un argument près, il ne s’est pas marié. Et c’est encore cette procédure qui l’empêchera d’adopter un jeune orphelin alors même qu’il le désire de tout son cœur. Il a oublié de se mettre lui-même et son affection pour le petit dans la colonne des pour! Il n’a pas décidé. Ça a décidé pour lui.

La décision d’espèce, qu’il s’agisse de créer une entreprise, de se marier, d’adopter un enfant ou de lancer un référendum, vise à faire passer une idée dans la réalité. L’appréciation de la situation impose de tenir compte non seulement des aspects rationnels du problème, mais aussi des aspects sentimentaux, des préjugés, des malentendus possibles, des oppositions justifiées ou non. A ce défaut, la décision risque fort d’être bancale.

Il y a en outre, dans l’acte proprement dit de décision, un aspect synthétique, créatif qui dépasse la simple déduction concluant un développement intellectuel. Là encore, nous sommes d’accord avec M. Vodoz.

Le passage de l’idée à la réalité, raison d’être de la décision, est un saut d’ordre vital qui relève de l’affirmation de soi, non du raisonnement. M. Christophe Blocher, grand décideur devant l’Eternel, déclarait lors d’une interview qu’ayant examiné soigneusement et froidement les choses, il décidait finalement toujours «avec le ventre». En d’autres termes, c’est la personne tout entière, non sa seule cervelle, qui se porte au devant de la réalité et s’empoigne avec elle. L’intellectuel n’aime pas ce saut vital et préfère accumuler interminablement les raisonnements en espérant qu’ils décideront pour lui, en se cachant qu’il ne fait que retarder l’affrontement avec la réalité.

Il en va toutefois différemment quand il s’agit d’un vote, c’est-à-dire d’une décision portant sur l’établissement d’une norme générale. Dans ce domaine, c’est sur la base de «considérants froidement établis» qu’on se prononcera le plus sûrement et, osons le dire, le plus humainement. C’est devenu une mauvaise habitude de voter symboliquement, «pour donner un signe clair» ou «un signal fort», ou pour prouver au monde qu’on n’est pas des retardés, ou pour éviter une loi encore pire, ou pour faire la leçon aux Suissesallemands. Ce sont des motifs un peu trop courts.

En réalité, quand nous votons, nous nous prononçons sur un mécanisme qui va fonctionner durablement. Le signe fort, c’est pour le soir du vote et pour les commentaires journalistiques du lendemain. Mais immédiatement après, et durant des années, alors que tout le monde aura oublié le symbole, c’est le mécanisme qui se mettra en marche et produira aveuglément ses effets. Politiquement, c’est à ce mécanisme seul que nous devons être attentifs.

Quand le droit d’asile est devenu un droit subjectif, tout ce que la Suisse compte de sensibilités à fleur de peau a applaudi: le cœur parlait, le dur principe du droit d’asile comme expression traditionnelle de la souveraineté de l’Etat faisait place à un droit individuel permettant à chacun sur la Terre de trouver asile dans la Confédération s’il correspondait aux conditions requises. Or, c’est précisément ce droit individuel qui a engendré la machine bureaucratique monstrueuse et inefficace qui prétend traiter individuellement un phéno- mène migratoire qui la dépasse complètement, qui donne des espoirs fantasmagoriques aux déshérités, qui accumule les retards dans le traitement des cas jusqu’à créer des situations irréversibles d’attachement, qui ouvre grandes les portes de la Suisse aux trafics de drogue, de travailleurs au noir ou d’«artistes» de cabarets et qui, last but not least, a préparé les succès électoraux de l’UDC. Un peu plus de réflexion sur les principes et un peu moins de sentimentalité à l’époque nous aurait évité de prêter la main à ce jeu sournois où tout le monde triche et où tout le monde perd.

La rigueur du raisonnement politique n’exclut pas la sensibilité. Mais elle demande une sensibilité qui dépasse les effusions sentimentales individuelles et se contraint à imaginer les effets sociaux à long terme des lois sur lesquelles nous votons. Considérés sous cet angle, les arrêtés sur la naturalisation manifestaient moins une évolution normale de la législation qu’une perte de maîtrise de la Confédération en matière de nationalité (2). En ce sens, étant donné que les exigences actuelles pour la naturalisation sont assez douces, le rejet des deux arrêtés par la population ne témoignait pas forcément d’un manque de sensibilité.


NOTES

1) 24 heures du jeudi 7 octobre 2004.

2) Rappelons que pour qu’un enfant soit considéré comme un «étranger de la troisième génération» et donc de pouvoir bénéficier de la naturalisation automatique, il suffisait que l’un de ses deux parents ait suivi l’école en Suisse durant au moins cinq années!

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22.05.2019 - 08:40