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Vaud, Pays encore soumis?

Nicolas de Araujo
La Nation n° 1773 9 décembre 2005
Les Vaudois connaissent mal leur histoire, et ceci a des conséquences non négligeables sur la perception qu’ils ont d’eux-mêmes – et par conséquent qu’ils donnent aux autres. Ce n’est pourtant pas faute de recherches historiques sur le Pays de Vaud: malgré le nombre et la qualité des études menées depuis plus de deux siècles, celles-ci demeurent largement méconnues du grand public. Le manque de volonté politique et, dirions-nous, d’esprit national semblent être à la fois la cause et la conséquence de cette amnésie consentante, qui prive le Canton de son identité alors même qu’il se trouve en état de faiblesse à plusieurs points de vue hélas trop connus de nos lecteurs. Nous insistons sur le caractère consentant de ce désintérêt pour le passé vaudois, car, si cent articles ne suffiraient pas à le réhabiliter entièrement, il nous paraît néanmoins important de défaire certains préjugés à son égard.

Un lieu commun voudrait que les Vaudois soient collectivement et par nature timorés, hésitants et peu réactifs face aux difficultés, cela par suite de la longue domination bernoise qui aurait fait d’eux un peuple soumis. Le Pays de Vaud serait donc intrinsèquement défaitiste, ce qui expliquerait aussi son habituelle fidélité à la Berne fédérale lors des votations.

Une telle explication satisfait sans doute ceux qui préfèrent s’avouer faibles plutôt que d’affronter résolument une situation difficile – mécanisme trop humain pour qu’on l’impute spécialement à nos compatriotes – et qui ramèneraient volontiers leurs irrésolutions présentes à quelque chose de congénital, dont on ne saurait les tenir pour responsables. Mais même si cette caractérisation des Vaudois correspondait à la réalité (ce qui n’est pas le cas), il serait illogique de l’expliquer par la tutelle que Berne imposa à nos ancêtres.

En effet le tempérament ou le caractère d’un peuple, relativement stable dès sa naissance, se distingue de son humeur, qui varie selon le moment comme chez l’individu (certes, dans la vie d’une nation, une «petite déprime» peut durer quelques décennies). Tandis que la joie, le chagrin, la colère ou l’abattement passent, le caractère général ne change pas et commande d’ailleurs la manière dont les sentiments s’expriment. Bien sûr, une situation prolongée peut affecter durablement et profondément un peuple: mais tant qu’elle n’a pas altéré son être au point qu’il en ait perdu son identité, ce peuple reste le même, conservant son caractère et ses traits originels. Il n’y a pas de lamarckisme dans l’évolution des nations. Pas plus que des battements dans l’eau ne firent progressivement acquérir au canard sa patte palmée, ou l’étirement vers les feuilles hautes son long cou à la girafe (erreur chère à Lamarck), la nature des Vaudois n’a-t-elle pu acquérir un prétendu caractère soumis à force de subir la domination bernoise (1).

Le manque de réaction face aux crises politiques et financières n’a rien de typique à nos contrées et se constate dans de nombreux pays; cette humeur, qui aujourd’hui peut-être semble tenace, se dissipera à l’avènement de véritables autorités. Du reste le Canton a connu, il y a quelques décennies par exemple, des périodes de prospérité et de grandeur relative au sein de la Confédération. Voilà pour l’humeur. Quant au caractère prétendument hésitant ou timoré des Vaudois, on ne voit pas au juste de quoi il s’agit.

Il se peut que leur tempérament pacifique et réservé passe pour de la subordination aux yeux de certains – notamment ceux qui considèrent la vantardise comme une preuve de dynamisme national. Mais ce caractère modéré a des racines bien plus profondes que «notre antique dépendance» envers Berne.

Les Vaudois ont toujours été ce qu’ils sont (2): réservés mais aimables, provinciaux (d’ailleurs sans honte aucune) mais civilisés, parfois ronchons mais souvent rieurs. Ils aiment prendre leur temps – le fameux quart d’heure l’atteste. Plutôt susceptibles, ils redoutent de blesser autrui par des attaques trop personnelles et, pour cette raison, ne cherchent pas les conflits ouverts; ils désapprouvent l’agressivité gratuite ainsi que les fanfaronnades. Toutes ces tendances existaient avant l’arrivée des Bernois, existent aujourd’hui et existeront aussi longtemps que ce Pays vivra. Quand des Vaudois de l’an 2300, peut-être dotés d’ordinateurs cérébraux ou polypacsés avec leur clone, débarqueront du vol en internef Lausanne-Yverdon (deux minutes de trajet) et qu’un cyber-sondeur les assaillira pour leur demander s’ils approuvent la dernièremodification télégislative, ils répondront sans doute de prime abord «ni oui ni non, bien au contraire». Il n’y a là aucune faiblesse, c’est une manière d’écarter le fâcheux avec diplomatie. Naturellement, l’ignorance des réalités du Pays fait commettre bien des méprises à son sujet, y compris par ses nationaux euxmêmes. Mais comment expliquer le succès du raccourci historique assignant à Leurs Excellences un rôle démesuré dans la formation des tempéraments vaudois modernes? A vrai dire cette idée correspond à l’historiographie «helvético-centriste» enseignée dans les écoles, pour qui l’histoire du Pays de Vaud commence à son entrée dans la Confédération ou plutôt à sa conquête par l’un des cantons suisses. Si l’on considère que les Vaudois n’existaient pas avant d’être suisses, il est normal que l’on fasse de l’événement les rattachant à la Confédération un principe fondateur de leur identité nationale. Inutile de souligner le ridicule d’une telle vision: les faits historiques attestant l’existence consciente du Pays de Vaud depuis le VIIIe siècle au moins s’en chargent bien tous seuls.


NOTES:

1) Cette remarque vaut également pour le protestantisme sur le compte duquel on met parfois la prétendue «lourdeur» vaudoise. A ce sujet voyez l’excellente analyse de Richard Paquier, La Réforme et le Canton de Vaud. Cahier de la Renaissance vaudoise No 14 (1935).

2) Ces quelques remarques sommaires ne sauraient remplacer les véritables descriptions faites par d’autres, notamment le Portrait des Vaudois de Jacques Chessex.

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