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Premier août

Jacques Perrin
La Nation n° 2077 18 août 2017

Le 1er août 2017, Mme Ada Marra s’essaie à la philosophie. La Suisse n’existe pas, écrit-elle, elle ne serait rien de plus que la somme de ses habitants: la Suisse est composée de volontés qui s’expriment, l’histoire est mouvante. Les nations sont tissées de mythes que les pouvoirs successifs inventent au plus près de leurs intérêts: à chacun sa Suisse, à chacun sa vérité.

Accablée par les injures que lui vaut sa prise de position pourtant platement relativiste, Mme Marra se réfugie sur les ondes. On la persécute, dit-elle, en tant que femme et fille de migrants (pourquoi pas fille d’immigrés? Ce n’est plus assez tendance?).

Ramuz lui aussi disait que la Suisse n’existe pas, puisqu’elle est une confédération à laquelle des Etats souverains   délèguent certaines compétences, vérité politique que Mme Marra, tout  à son individualisme de principe, tait.   Pourtant, comme presque tous ses camarades de parti, elle vote les lois centralisatrices qui affaiblissent les cantons au profit d’une «nation» à laquelle elle dénie, pour de mauvaises raisons, tout substrat.

Le soir même, nous allons, mon épouse et moi, célébrer le 1er août sur l’esplanade du château d’Aubonne. Un proche de la Ligue vaudoise ne devrait pas s’attacher à une fête dite abusivement nationale, mais en sa qualité d’ex-capitaine de l’armée suisse, il peut s’autoriser une rasade de patriotisme helvétique. Le 1er août est une célébration d’essence militaire durant laquelle il n’est pas déplacé de chanter l’hymne fédéral et le cantique suisse.

Plus de trois cents personnes sont réunies derrière la tour du château, visible de loin, surmontée d’un bulbe qui rappelle les voyages en Orient de Jean-Baptiste Tavernier (1605-1689), lequel, ayant reçu de Louis XIV ses lettres de noblesse, avait acheté la baronnie d’Aubonne. Trois cents personnes, ce n’est pas rien dans un bourg où les expats et les bobos plus fanatiques de Paléo que de patriotisme donnent le ton.

Certes de nombreuses activités font, selon la formule consacrée, briller les yeux des enfants: les bambins portent des lampions; au-delà de l’Aubonne, du côté de Lavigny, un feu d’artifice  s’offre au regard des spectateurs accoudés au mur de la rampe conduisant de la barbacane à la cour; des flammes virtuelles sont projetées sur la tour blanche par un vidéoprojecteur; une fanfare, l’Echo des Vignes de Féchy, anime la soirée, suivie par un groupe familial d’accordéonistes de Montherod, les NeuNeu; les drapeaux des jeunesses de Pizy et de Montherod emmènent le cortège qui fait le tour du bourg; le son des tambours rythme la marche; au retour, la petite troupe  campagnarde donne un court récital où Mme Marra constaterait que les filles «roillent» aussi fort que les gars sur leurs instruments… Ces séquences festives (à l’exception du vidéoprojecteur…) se sont répétées durant des décennies, la solennité des discours et des hymnes s’en trouve rehaussée,  et comme mise à distance. L’histoire bouge, mais pas si vite.

Dans le genre difficile de l’allocution festive, le pasteur se tire d’affaire, donnant un petit cours d’histoire: 1291, le pacte; 1417, la naissance de Nicolas de Flüe; 1517, la Réforme; pas d’année zéro, on passe de -1 à +1, le Christ mort et ressuscité a transfiguré le temps. Le président du Conseil communal, vert libéral, fait vibrer un peu fort la corde écologique, mais personne ne lui en tient rigueur: qui ne voudrait préserver le paysage alentour  et le monument resplendissant dans la lourde chaleur? Une dame d’origine roumaine, fraîchement naturalisée, à l’accent charmant, lit le pacte avec une diction parfaite; on ne l’a jamais compris aussi bien. 

Le public présent est fort divers, de tous les partis, de toutes les confessions, de toutes les origines; un homme de race noire apparaît, le torse moulé dans un t-shirt rouge orné de la croix fédérale. Il y a aussi des lecteurs de La Nation; le soussigné se voit offrir une glace pour avoir écrit il y a quelques semaines un article jugé «bon»! Quelques personnes restent assises durant l’hymne fédéral; elles ne savent probablement pas de quoi il s’agit.

Le syndic et tous les municipaux assistent à la cérémonie organisée avec précision. Les vins d’Aubonne et de Féchy coulent dans les gosiers, le poulet aux champignons servi par les jeunes rassasie les estomacs.

Une gaieté sans fausse note règne.

Les Vaudois ne sont pas des fêtards comme, par exemple, les Jurassiens. La célébration du jour convient à leur réserve naturelle. En matière de cérémonie, Ramuz lui-même appréciait surtout… les enterrements. Mais le 1er août d’Aubonne nous convainc que l’alliance à laquelle nous sommes fidèles n’est pas en voie de décomposition.

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