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La simplicité selon Weibel

Bertil Galland
La Nation n° 2078 1er septembre 2017

Les lecteurs de La Nation n’appartiennent pas, je présume, aux naïfs qui se jettent sur un livre offrant les clés de la réussite personnelle. Rien ne doit leur paraître plus yankee qu’un guide du parfait manager. Sur le thème du succès, j’ai dévoré néanmoins un ouvrage qui vient de paraître à Dorigny dans la collection «Le savoir suisse» (dont j’ai cessé d’être l’un des responsables). Son titre est réduit à un mot – Simplicité. Il en dit long. La couverture précise que ces pages traitent de «L’art d’aller à l’essentiel». Vous laisserez-vous séduire d’apprendre que ce bréviaire, dans les librairies alémaniques, fut en toute logique un succès des Editions NZZ?

L’auteur, Benedikt Weibel, s’exprime en personnage réputé d’outre-Sarine. Il dirigea les CFF. Il lança Rail 2000. Mais ce Bernois, né à Thoune, a aussi siégé dans les instances supérieures de la SNCF et des chemins de fer mondiaux. Il ne manque pas d’humour, mais on ne fait pas plus sérieux. Sa passion personnelle fut de saisir les liens entre le savoir et l’action. Il aime se présenter comme un guide de montagne diplômé, connaisseur d’itinéraires, et rappelle qu’il a enseigné à l’Université de Berne. Son domaine fut l’aptitude à gérer des entreprises, mais son originalité, comme grand patron, c’est, simultanément, d’avoir beaucoup lu, observé, comparé, réfléchi. Il a cherché ses modèles du Moyen Age de saint Benoît à l’ère numérique de Steve Jobs, créateur d’Apple, en passant par Magellan et Angela Merkel. Il analyse les comportements, méthodes et déclics de savants et rénovateurs qui sont entrés dans les livres d’histoire et autres fondateurs d’empires économiques, mais aussi des écrivains et des artistes, comme Matisse, qui fut à ses yeux, chromatiquement, un génial simplificateur.

Notre auteur intervient comme expert en experts, mais pour nous mettre en garde contre le flux torrentiel de leurs données. Il a pioché avec plus de respect dans les œuvres de Darwin, Clausewitz, Camus, Mandelbrot, et même dans Millenium de Stieg Larsson. Le champ considérable de ses sources l’a conduit à réhabiliter, mieux que tout Vaudois, une lumière de l’Université de Lausanne: Pareto. Ce père de la sociologie avait perçu que la masse même des informations paralyse les options d’un décideur. Il formula au XIXe siècle le principe de la répartition asymétrique des variables. Comprenez que, parmi toutes les causes provoquant les évènements, seules un petit nombre sont vraiment essentielles, en tous domaines. L’homme d’action doit se concentrer sur elles. Pareto, étrangement, évalua leur proportion à 20%. Il nota que 20% des plantes de son jardin lui rapportaient 80% de ses fruits et légumes. 20% de la population italienne possédait 80% de son territoire. En recherche, il affirma avoir obtenu 80% de ses résultats scientifiques avec 20% de ses données.

Weibel dresse un inventaire renversant des théories de la connaissance. Son petit livre se présente comme un catalogue à la Prévert de cas d’espèce. C’est un vadémécum pour réduire les complexités au moment de l’action. Mais sous couvert d’un guide pratique, nous ne sommes pas aussi éloignés qu’on pourrait le croire de Marcel Regamey. Car celui-ci n’a-t-il pas résumé ses pensées éprises d’universel par le concept d’un «empirisme organisateur»? Par son influence, il visa des buts concrets, tel le journal qui est entre vos mains, prouvant sa réussite par sa durée qui va dépasser huitante-cinq années.

Après Clausewitz, en stratégie militaire, Comte-Sponville a défini l’intelligence comme le don de ramener le plus complexe au plus simple. Mais Weibel, s’il reconnaît plusieurs types d’intelligence, insiste sur la nécessité, pour la réussite, d’avoir passé par une phase d’expériences concrètes et individuelles. Cet «apprentissage», Malcolm Gladwell, journaliste au New Yorker, dans son livre L’histoire du succès (2008), l’a chiffré à 10 000 heures au minimum, en quelque activité que ce soit.

Ce chiffre est-il trop américain? L’ouvrage de notre Bernois bénéficie aujourd’hui d’une version française qui a le grand mérite d’être due à Etienne Barilier, ennemi juré de tout anglicisme. L’élégante rigueur de sa langue a fondé son crédit littéraire. Cependant ce traducteur de haut niveau, dans le cas d’un mot précis, s’est montré trop têtu. Tout l’essai de Weibel s’articule sur une notion qu’exprime en anglais le vocable patterns. Il s’agit des schémas, modèles ou étalons par quoi notre pensée décrypte le réel. Tout un chapitre leur est consacré. Barilier, avec une note justificative qui à mes yeux trahit un doute, a choisi, pour traduire patterns, le mot français «patrons», tels des modèles de blouses chez les couturières. Mais l’expression fait immanquablement surgir des chefs d’entreprise et ce parti-pris bizarre complexifie quelque peu la lecture de Simplicité. Exemples: «Aux échecs la récurrence de patrons dans la constellation des figures joue le rôle d’un grand mot ou d’une phrase dans la lecture.» Ou plus loin: «Seul celui qui sait reconnaître des patrons et qui a le courage de se tenir à l’essentiel est en mesure de séparer cet essentiel de l’accessoire.» Il faut s’y prendre à deux fois pour comprendre.

Mais rassurez-vous! Weibel a fait de son petit livre un modèle de clarté, de vie, de références, fort bien servi partout ailleurs par le traducteur. Et comme l’auteur a l’obligeance de se résumer lui-même en sentences, chacun peut en prendre pour son grade: « Le simple est plus efficace que le compliqué. » « Des suppressions réfléchies créent l’élégance visuelle. » « L’être humain commet des erreurs, vous aussi. » « Ecrire, c’est retravailler. »

Simplicité représente, parmi les activités et publications de l’ancien patron des chemins de fer fédéraux, un cri du cœur, ou une manière d’abréger son message. Car il a fait paraître en 2012 un autre ouvrage de langue allemande, Mir nach, où il analyse et compare, par des portraits, vingt-six personnages qui assurèrent l’épanouissement d’entreprises extrêmement diverses. Si ramassé soit le livre présenté aujourd’hui en français dans un format de poche, il contient et valorise peut-être mieux encore les éclairs et le choc entre une kyrielle de théoriciens de la réussite et les expériences de mémorables praticiens.

La culture de Weibel impressionne, mais dans les gestions qu’il a personnellement assumées, il a subi la menace d’une nouvelle logique, celle que l’on nomme, pour faire souffrir Barilier et nous autres francophones, les Big Data. On désigne par là le déluge des données déversées intégralement par ordinateurs. La recherche n’agit plus à partir d’échantillons, mais elle a passé à une juxtaposition automatique d’ensembles de faits mémorisés. Aux rapports de causalité, que les experts décelaient jusqu’ici par un nombre de cas limité, succèdent des «liens de corrélation» souvent fort douteux entre des totalités de chiffres. En vue d’une œuvre ou d’une politique, ce réel aléatoire, né d’énormes bases informatiques, offre certains «indicateurs précoces», mais il ne garantit nullement que nous trouvions plus aisément les formules du succès. Rien ne remplacera la pensée. Weibel conclut: «Moins c’est plus.»

Référence:

Benedikt Weibel, Simplicité, traduit par Etienne Barilier, Le Savoir suisse, PPUR, Lausanne, 2017, 160 pages.

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